L'inclassable Albert Rodrik
Figure de la politique du monde associatif et de la sphère culturelle Albert Rodrik revient sur son parcours

Albert Rodrik porte un costume marron et ses incontournables lunettes noires, rondes. Son omniprésence dans les débats, actions syndicales et autres événements publics nous donne une impression de familiarité. En réalité, il nous impressionne. De ce petit bonhomme de 77 ans se dégage un grand charisme. A l'heure où le verlan et le langage SMS s'imposent, lui manie la langue de Molière à la perfection. D'ailleurs, on lui dit souvent, qu'il parle bien. Entre deux souvenirs, qu'il raconte avec une précision bluffante, il cite Sartre ou encore Truffaut.

«Je suis un rébus»
Son parcours, atypique, est à l'image de sa personnalité. D'ailleurs son personnage entier est difficile à appréhender. «Je suis un rébus, image-t-il. Et j'ai conscience que cela en fatigue plus d'un.» Avant tout, c'est un homme engagé. Sur son site internet*, il s'autodéfinit comme «féministe, écologiste et syndiqué». Un résumé de ce qui l'anime dans ses activités militantes. Cet engagement naît à l'université, à Genève, où il arrive d'Istanbul à l'âge de 18 ans pour suivre des études de droit. «En Turquie, quand on fait partie de la minorité, en tant que turc juif pour ma part, on ne fait pas de politique. Mon engagement ne pouvait donc pas éclore là-bas.» On est en 1956, et dans le contexte de la guerre d'Algérie et de l'écrasement par l'URSS de la révolution hongroise, Albert Rodrik commence à s'impliquer dans le syndicalisme étudiant. Chargé des affaires sociales et du restaurant universitaire, il organise deux grèves contre la hausse des prix des repas.
Mais au fond, Albert Rodrik ne se sent pas vraiment à sa place à l'université. «Je souhaitais être comédien, mais mes parents voulaient que je fasse du droit, et comme on m'offrait la possibilité d'étudier dans de bonnes conditions, je n'ai pas craché dans la soupe.» Déterminé, l'étudiant suit son instinct et se lance dans le théâtre amateur à l'université. Plus tard, il sera recruté par le Théâtre de Carouge et Le Poche où il jouera du Shakespeare et du Tchekhov et arrivera à vivre de sa passion. «Je suis très reconnaissant de cette période, j'ai vécu de grands moments. Le théâtre a aussi été un facteur d'intégration pour moi: il m'a permis d'être de ce pays, car il ne se donne pas facilement...»

Vingt ans à l'Etat
Albert Rodrik sera pourtant contraint de mettre un terme à sa carrière artistique et de retourner dans le secteur bancaire, où il travaille une quinzaine d'années en tant que cadre. C'est à cette époque, en 1975 précisément, qu'il adhère au Parti socialiste. «Ce jour-là il faisait un temps magnifique, je regardais le soleil, j'ai pris un bout de papier et j'ai fait une demande d'adhésion au parti.» Deux ans plus tard, alors qu'il a été promu à la direction de sa banque et est en charge des ressources humaines, il est évincé pour avoir pris part à un mouvement du personnel après une fusion. «J'avais épuisé tout ce que je pouvais faire dans la banque, je suis alors entré à l'Etat de Genève, en tant que haut fonctionnaire au Département de l'action sociale et de la santé pendant vingt ans.» Nommé «directeur de cabinet» sous Guy-Olivier Segond - chef du département -, il se voit confier tout au long de sa carrière des tâches politiques de taille, élargit sa marge de manœuvre et devient lui-même une figure du gouvernement. Une place à laquelle il n'est pas à l'aise. «Dans les journaux, on me définissait comme le "bras droit de Segond" ou encore le "responsable du département", alors j'ai préféré partir, pour mon bien et celui du département. Si je ne voulais pas devenir un cadavre politique, il fallait que je m'en aille.»

Bête curieuse de la politique
C'est donc à 60 ans qu'Albert Rodrik décide de se lancer activement en politique. «A ce moment-là, j'ai fait tout un apprentissage de la vie publique car je n'aime pas l'amateurisme.» Grâce à son immersion dans la vie associative, il est élu député au Grand Conseil. «Tout le monde pensait que je convoitais le Conseil d'Etat, mais après avoir passé vingt ans dans l'antichambre du gouvernement, c'était le dernier endroit où je voulais être.» Souvent considéré comme une bête curieuse, Albert Rodrik fait de la politique à sa façon. «J'ai réalisé des décennies plus tard ce que le droit et la banque allaient m'apporter en politique. C'est pour cela que je ne les ai jamais reniés. Sans cela j'aurais fait de la politique médiocre.» Son passé de comédien laisse aussi des traces: sa manière de s'exprimer et de s'adresser à ses confrères de l'hémicycle casse les codes.

Pas une minute à lui
Aujourd'hui retraité, Albert Rodrik est retourné à sa première passion, la culture, et est très actif au sein du Grand Théâtre, du festival Archipel ou encore du Grütli - où il nous a donné rendez-vous. En fait, il est overbooké. «Je suis toujours frustré de ne pas aller plus souvent au cinéma, et mes proches me disent: "Tu n'as qu'à être un vrai retraité, comme cela, tu pourras faire ce que tu as envie de faire".» Et quand il a du temps pour lui, Albert Rodrik aime lire, beaucoup, et va au musée. «Mais ma plus grande passion reste la découverte de l'espèce humaine...»


Manon Todesco

* www.albertrodrik.ch

 

Edition n° 26 du 25 juin 2014

 
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