L'art de la restauration
Au Musée cantonal d'archéologie et d'histoire des conservateurs-restaurateurs s'activent à la préservation de trouvailles

Une petite équipe de conservateurs-restaurateurs œuvre au Palais de Rumine à Lausanne. Dans leurs mains expertes, des objets datant de la préhistoire à l'époque moderne reprennent vie. Un métier qui allie minutie manuelle, capacité d'analyse et connaissance des matériaux et de l'histoire. Le résultat de leur travail est à voir au Musée cantonal toute l'année, et actuellement au Château de La Sarraz.

«Si je dis que je suis restauratrice, on me demande dans quel restaurant...», relate Aline Berthoud en souriant. Elle a donc pris l'habitude d'ajouter «en archéologie». Un travail de l'ombre en somme. Dans l'un des nombreux recoins du Palais de Rumine à Lausanne, ils sont quatre spécialistes seulement, tous à temps partiel, à œuvrer à la conservation et à la restauration du patrimoine du canton de Vaud; des objets en fer, en bronze, en céramique, en verre ou en matière organique (bois, vannerie, cordes, etc.) qui proviennent de différents sites (hormis celui d'Avenches qui a son propre laboratoire).
Aline Berthoud a appris son métier sur le terrain, en commençant par un stage, dans ce même laboratoire en 1992 (ce n'est que 4 ans plus tard qu'une formation a vu le jour à La Chaux-de-Fonds, avant d'être transférée à Neuchâtel). Après avoir suivi des études en archéologie, travaillé au Laténium à Neuchâtel et comme indépendante, elle y a retrouvé un poste, rare dans ce domaine.

Le Mormont, une fouille d'exception
Passionnée, Aline Berthoud nous montre divers objets découverts sur la colline du Mormont, lieu d'offrandes celtiques, entre Eclépens et La Sarraz, dans la carrière exploitée par le cimentier Holcim. Ce haut lieu de plus de 200 fosses contient une mine d'or (près de 1800 objets métalliques, 28000 fragments de céramiques) et donc de travail puisque le laboratoire s'y consacre depuis 6 ans déjà. Une exposition, «Les Helvètes au Mormont», en montre les plus belles pièces au Château de La Sarraz jusqu'au 19 octobre, mais les fouilles continuent.
«Ce qu'on a déjà trouvé est fabuleux», explique la restauratrice, en montrant une radiographie d'un prélèvement plâtré effectué sur le terrain: une cotte de mailles contenant des dizaines d'objets. Le bloc (fait de terre, de sable et de pierres) qui enferme ce trésor a été laissé tel quel pour l'exposition. Sa restauration prendra plusieurs mois.
«La majorité du temps, on travaille sur des petits bouts de rien du tout, de fer, de bronze...», explique Aline Berthoud. «Pour nous, l'objet peut être beau ou non, avoir de la valeur pécuniaire ou non... C'est pour cette raison qu'on peut se passionner pour des clous!», ajoute David Cuendet, responsable du laboratoire.
Devant son binoculaire, il analyse une perle en verre bleue, datant de la fin de l'âge du fer, qu'il a nettoyée et s'apprête à consolider. A ses côtés, Karen Vallée, restauratrice et professeure à la Haute école de conservation-restauration de Neuchâtel, donne un aperçu des différents phénomènes de dégradation du verre. S'ensuit alors la liste d'un univers étrange et fabuleux où le verre se voit doté de qualités inattendues: «nuagé», «moite» ou encore «irisé». Des termes poétiques pour décrire les microfissures et les transformations moléculaires liées à l'environnement. «On croit que le verre est inerte, mais pas du tout!», s'exclame Karen Vallée avec enthousiasme.

Un métier qui évolue sans cesse
Laure-Anne Küpfer, elle, est en train de dégager de sa corrosion un poignard romain trouvé à Vidy, à Lausanne, entouré des restes d'un fourreau en bois minéralisé. «L'important est de conserver toutes les informations que véhicule l'objet comme les détails de fabrication du fourreau et la surface d'origine.» L'œil acéré, les doigts agiles, chaque détail est analysé et documenté.
Les spécialistes utilisent des méthodes de plus en plus pointues grâce aux progrès de la chimie et de l'ingénierie. Comme, par exemple, la technique de la dessalaison qui consiste à immerger les objets en fer dans plusieurs bains de sulfite alcalin pendant environ trois mois, afin d'en extraire les chlorures (qui se transforment lors de changement de milieu, cristallisent et font éclater l'objet). Un procédé utilisé seulement depuis une vingtaine d'années et pourtant essentiel à la conservation des objets en fer, «pour éviter de retrouver les objets en poussière», souligne Aline Berthoud.
L'éthique change aussi. Si auparavant le travail de restauration devait faire illusion (ce qui est toujours le cas généralement quand les objets appartiennent à des privés), aujourd'hui «la lisibilité» est l'un des maîtres mots. La partie restaurée doit donc se distinguer de l'original. S'ajoute à ce précepte, l'utilisation de produits réversibles, qui puissent donc être éliminés.
L'étroite collaboration avec les archéologues est le corollaire d'un bon travail de conservation. «Les archéologues de l'université viennent identifier leurs objets ici, et nous allons aussi sur le terrain pour avoir une vision globale du site», précise Aline Berthoud. Dans l'idéal, les objets mis au jour arrivent rapidement au laboratoire, afin que les conservateurs-restaurateurs puissent les prendre en charge.
Les techniques s'adaptent alors aux matériaux. Les objets ferreux concrétionnés, par exemple, vont être «sablés»: des microbilles de verre sont projetées par une buse pour les dégager du sédiment et de la corrosion. Puis il y aura le passage par la dessalaison. Et ensuite le travail sous binoculaire avec différentes meulettes (métalliques, en crin, en soie), scalpels et outils de dentiste pour la mise en lumière de l'objet qu'il soit en fer ou en bronze. Différents produits sont employés pour consolider et remonter les pièces. Le travail s'apparente alors à un puzzle miniature. «Il faut parfois repérer la petite bulle d'air qui se trouve en partie sur une pièce du morceau de verre, et en partie sur l'autre», explique Aline Berthoud. Pour le nettoyage des céramiques, l'eau par projection est privilégiée aux pinceaux (afin de ne pas endommager la surface parfois fragile et recouverte de décors peints). Quant à la restauration d'une pièce en bois par exemple, le procédé devient chimique et très technique pour retirer l'eau des cellules. «C'est un traitement de plusieurs mois. Les objets en ressortent très légers, car complètement secs, ce qui va leur permettre de garder leur aspect d'origine. Car si on laisse sécher un bois à l'air libre, il se déforme».
De manière générale, toutes les étapes sont documentées par des photos et un rapport de restauration, et chaque objet est répertorié dans un système informatique.

Une archéologie à l'imparfait
Une fois les objets restaurés, ils seront provisoirement renvoyés aux archéologues pour leurs études. Une toute petite minorité sera finalement exposée. «La plupart des objets finissent dans des dépôts», relève Aline Berthoud, sans frustration aucune. «J'aime imaginer les gens de l'époque, ce qu'ils faisaient avec ces objets...» Un métier polymorphe donc à la croisée de l'archéologie, de l'histoire et des techniques des matériaux, de la chimie et du travail manuel, parfois répétitif. Un métier qui permet de traverser les siècles et d'entrer en contact avec nos ancêtres via leurs objets. «Pour moi, l'objet a une mémoire qui nous permet de mieux comprendre la vie des générations passées», renchérit David Cuendet, qui aime à farfouiller aussi dans les vide-greniers et les brocantes. Et celui-ci de se remémorer, avec un plaisir non dissimulé, le travail de transformation d'objets usuels contemporains en reliques archéologiques pour une exposition du Musée romain de Lausanne-Vidy. Intitulée «Futur antérieur», l'exposition proposait un saut en 4002 et d'imaginer ce que pourrait bien en dire les archéologues, alors que la mémoire écrite et audiovisuelle, le plastique et autres matières synthétiques, n'auraient pas résisté aux siècles...


Aline Andrey

 

Edition n° 26 du 25 juin 2014

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page