Une vie source de romans
Conducteur de bus Joao Paca Manuel Sebastiao a édité trois livres qui retracent son parcours migratoire sinueux

«C'était le soir de Noël 2010, je conduisais la ligne 7, j'étais au terminus de Val-Vert et l'idée m'est tombée dessus, comme un cadeau: il faut que j'écrive ce que j'ai vécu.» Joao Paca Manuel Sebastiao raconte ce moment béni, des étincelles dans les yeux. S'ensuivent des pages et des pages d'écriture, chaque fois qu'il a un moment, surtout le matin avec un café, entre son travail de conducteur de bus à Lausanne, ses quatre enfants et son épouse. «Quand j'ai commencé, j'ai été très étonné de ma facilité à écrire et de la manière dont les souvenirs me revenaient», raconte-t-il, comme surpris encore. «Mémoires d'un Inconnu», une autobiographie écrite en portugais, sort en 2012. Le deuxième tome, rédigé directement en français, est publié l'année suivante. Il y a quelques mois, c'est «Méfiance» qui a vu le jour. Un roman cette fois, mais qui se nourrit principalement de ses expériences d'intégration.

Enrôlé de force
Sa vie est, en soi, un roman. Tour à tour pétri d'aventures difficiles et lumineuses, cruelles et solidaires. Joao naît au Nord de l'Angola en 1971, quatre ans avant l'indépendance de son pays et le début d'une guerre civile fratricide. Enfant, il est déjà doué pour les mots: il apprendra à lire et à écrire, seul, avant même son entrée à l'école. A cette époque, loin de lui l'idée de devenir écrivain et, de surcroît, dans la langue de Molière. «Je voulais travailler dans l'usine où l'on mettait les sardines en boîte. J'adorais en manger!», se remémore-t-il en riant. Mais la réalité de son pays laisse peu de place au rêve. A 17 ans, il choisit de devenir instituteur brigadiste pour échapper à l'armée. En vain. Peu de temps après, il est enrôlé de force et envoyé dans un camp à Cabinda, une enclave entre le Congo, le fleuve du même nom et l'océan. Une prison à ciel ouvert. Un enfer. «C'était la survie. Comme toute armée, celle-ci nous apprenait à tuer. Je me souviens que nous devions surveiller un pont, de 20h à 5h du matin, et on nous disait de tirer sur quiconque passerait par là. Même si c'était un enfant ou une femme... Heureusement, je n'ai jamais vu personne. Nous ne voulions pas de cette guerre inutile.»

Désertion et exil
En 1990, il déserte grâce à l'aide de footballeurs congolais, rejoint Luanda et s'y cache pendant une année, vivant dans la peur d'être retrouvé et torturé. Grâce au soutien de sa famille et d'amis, il réussit à quitter l'Angola pour le Portugal. Mais, à son arrivée à Lisbonne, n'ayant que dix dollars en poche, et malgré son visa touristique, il est refoulé par manque de garantie financière. Le soir-même, il est reconduit dans un avion, avec d'autres compatriotes. «Quand les douaniers sont sortis pour aller chercher un autre groupe de migrants, passé l'étonnement, on a quitté l'avion et on a couru, couru, couru en direction d'une petite forêt. On a passé un grillage, dont le barbelé était autant de petites lames qui nous tranchaient les mains, et on s'est retrouvé sur une route. On a pu arrêter un taxi - que j'ai pris d'abord pour la police car il avait une lumière sur le toit - qui nous a conduits au centre-ville», se souvient Joao, comme d'une petite aventure, presque banale. «Après ce que j'ai vécu à l'armée durant 8 mois, tout le reste est léger à côté.» S'ensuit du travail sur des chantiers, puis le refus de sa demande d'asile. Comme beaucoup d'autres compatriotes à cette époque, menacé d'expulsion, il prend les devants et décide de partir pour l'Angleterre. Sur le chemin, il sera arrêté en France et renvoyé à Luanda.

Asile en Suisse
Le retour forcé dans son pays se fait à un moment de «paix timide», mais il se sent toujours en danger. Un retour en Europe s'impose. En 1994, il finit par déposer une demande d'asile à Genève. Un permis F, un mariage, un divorce, un emploi comme chauffeur poids lourds plus tard, Joao, à force de persévérance, a trouvé une stabilité. Depuis dix ans, il est conducteur de bus, un métier qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille, de penser et d'écrire dans sa tête, mais aussi d'être proche des gens. « J'aurais aimé faire l'université, mais là je suis à l'université de la vie », dit-il avec le sourire. Une école pas toujours bon enfant, lorsqu'il se fait traiter de «sale nègre», entre autres insultes racistes. «Avant d'écrire mes livres, cela me blessait, et longtemps! Il m'arrivait ensuite de me décharger sur mes proches. Maintenant j'arrive à prendre cela à la légère et à l'utiliser pour écrire. Je ne suis plus le même homme. Ecrire m'a fait l'effet d'une thérapie. Sans cela, je crois que mon passé aurait pu me détruire.»
Le deuxième tome de «Méfiance» est pratiquement terminé et l'histoire pourrait bien continuer. «J'ai encore beaucoup à dire sur l'évolution des habitants de mon village imaginaire confronté à l'ouverture d'un centre pour requérant d'asile.» Pour l'auteur, si la méfiance est naturelle au départ, il faut aller à la rencontre des autres, apprendre à les connaître. «En parlant d'intégration, ma mère me disait : si l'on va dans un pays où les habitants n'ont qu'une jambe, il faut s'en couper une!» Par bonheur Joao a gardé les siennes...


Aline Andrey

Joao Paca Manuel Sebastiao présentera ses livres lors de la Caravane des quartiers à La Bourdonnette à Lausanne, le vendredi 29 août à 18h et le samedi 30 août à 18h30.

 

 

Edition n° 31/32 du 30 juillet 2014

 
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