Un enchanteur du quotidien
L'artiste Hubert Audriaz invite à découvrir la basse ville de Fribourg dans toute sa féérie

C'est les cheveux au vent sur son vélomoteur pétaradant d'adolescent qu'on le voit arriver de loin Hubert Audriaz. Tout un symbole de la liberté que revendique à chaque instant le septuagénaire. Entrer dans son univers, c'est comme pénétrer dans une autre dimension, celle d'un imaginaire sans bornes, que l'homme sans âge s'emploie à matérialiser et à magnifier au travers de ses rencontres, de ses contes, de ses sculptures et de ses peintures, jusque dans les gestes les plus banals. «Ma mère m'a appris à boire un thé comme si c'était à chaque fois le dernier...» Son enfance dans la basse ville de Fribourg, alors digne d'un petit Montmartre, est à elle seule un roman. Avec pour héroïne, sa mère. «C'était une artiste: elle a élevé onze enfants, quasiment seule, tous aussi terribles que moi, voire pires!», rit Hubert.

Travailler avec le cœur
Celui qui a vu son père mourir lorsqu'il avait 10 ans se souvient des réflexions le long du cortège mortuaire. «J'entendais chuchoter: "Que vont devenir ces pauvres enfants?" Mais nous n'avons jamais été de pauvres enfants!», s'insurge-t-il. Si la nourriture était juste suffisante et les anniversaires sans cadeau, la solidarité entre gens du quartier et la créativité de sa mère étaient omniprésentes. «Nous avons grandi avec la tendresse et des petites choses essentielles. C'était merveilleux.»
A 15 ans déjà, il ouvrira son premier atelier. Il étudiera ensuite, grâce à une bourse, quatre années aux Beaux-Arts à Paris. Depuis, il fait naître des fées, des lutins, des reines, des anges et des diables... Autant de dessins qui deviennent sculptures géantes de papier mâché qu'il conçoit lors de ses ateliers créatifs avec les enfants de Fribourg. «Je ne réfléchis pas. Je travaille avec le cœur et avec les autres. Car tout seul on n'est rien.»
Parmi ses mille et une créations à venir: des balades féériques, un troupeau de vaches pour l'inauguration du pont de la Poya, des décors pour la création musicale Pontéo ou encore le dessin de St-Nicolas sur les biscômes. «J'aurais aimé dessiner une femme, mais l'Eglise n'est pas prête», rit le trublion.

Un artiste jusque sur la glace
A 74 ans, l'artiste n'a toujours pas lâché sa canne de hockey. Tous les samedis, très tôt le matin, Hubert Audriaz est sur la glace avec les jeunes du club. L'ancien joueur de Ligue nationale de hockey avait pourtant rêvé d'une carrière de patineur artistique. Mais les commentaires machistes de ses copains auront raison de lui. Aux pirouettes il troquera la canne, non sans perdre sa grâce et ses coups de folie. «Je ne connaissais rien aux règles, j'étais toujours hors jeu. Je m'amusais, car je n'ai jamais aimé la compétition.» Il a marqué de son sceau le HC Gottéron. L'emblème du dragon, tout comme la gueule de l'animal par laquelle entrent les joueurs sur la patinoire, est son œuvre. «Le dragon, c'est pour se souvenir que Gottéron vient des quartiers pauvres de la basse ville, cette plaine où l'on entend gronder l'animal les jours de bise», révèle Hubert Audriaz qui aime raconter mythes et légendes aux enfants et aux personnes âgées. Et balader les politiciens. Il y a dix ans, il recevait le Conseil fédéral. «J'avais prévu un itinéraire basé sur les 6 sens (le 6e étant l'intuition) et je voulais qu'ils traversent la Sarine à pieds nus. On m'a dit que ce n'était pas possible, qu'ils prendraient des bottes. J'ai donc demandé à l'ingénieur de monter les eaux de la Sarine... Leurs bottes n'ont pas été assez hautes, et on a même porté Micheline.» Il s'amuse Hubert le libertaire. «L'important c'est de ne pas prendre cette vie au sérieux, mais de toujours donner le meilleur de soi-même», lance le couche-tard et lève-tôt.
Philosophe, il ajoute: «Le vrai miracle, ce n'est pas de voler dans les airs, mais de marcher sur la terre...» Visionnaire, il aimerait voir les œuvres d'art dans les écoles et les rues, plutôt que dans les musées, et les personnes âgées dans des appartements à chaque rez-de-chaussée des maisons pour que chacun puisse profiter de leurs savoirs.

Rêver chaque jour
En sortant de son atelier coloré, chaque passant le salue, l'ouvrier de chantier, le policier, le concierge de l'école... Pour chacun, Hubert Audriaz a un geste, un mot, un billet pour un match de hockey, un remerciement. «Je vis de troc. C'est beaucoup plus intéressant que l'argent. Et les échanges sont plus nombreux.»
Entre solidarité et rêve éveillé, l'artiste trace son chemin, unique. Parmi ses innombrables projets, une statue en forme de licorne pour les adversaires du HC Gottéron. «Au lieu de les voir entrer sur la glace comme des gladiateurs, ils arriveraient à travers les pattes de la licorne.» Une licorne? «Il faut rêver dans ce monde d'abrutis. Moi, quand je vois un cheval, j'imagine tout de suite une licorne. Et je la vois. Je rêve tous les jours.» Et de conclure avec ses yeux rieurs: «Chaque matin est une nouvelle vie, chaque instant différent. Et il n'y a pas d'âge pour grandir, même si je suis au crépuscule de ma vie. Et si on me disait que j'allais mourir à la fin de la semaine, je ne changerais rien. Rien.»

Aline Andrey

Le parcours de la Belle et la Bête, du 20 septembre à fin octobre, le samedi de 19h à 22h et le dimanche de 14h à 18h. De l'église Saint-Maurice des Augustins à la plaine du Grabensaal. Parcours gratuit et libre (environ 2 heures).

 

 

Edition n° 37 du 10 septembre 2014

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page