Des ex-employés d'Achemis inquiets pour leur santé
Deux mois après la mise en faillite de l'usine genevoise quatre anciens travailleurs réclament une visite médicale

Active dans la chimie fine, l'usine Achemis sise à Avully près de Genève a été mise en faillite en juillet dernier. Alors que les déchets chimiques sont en cours d'évacuation depuis le 18 août, des anciens collaborateurs de l'entreprise, soutenus par le syndicat Unia, demandent des comptes à l'Office cantonal de l'inspection et des relations du travail ainsi qu'à la Suva, qui ont effectué plusieurs visites sur le site. Ils réclament également que ces institutions prennent en charge leurs visites médicales.

L'entreprise Achemis n'a pas fini de faire parler d'elle. Située à Avully dans la campagne genevoise, l'usine active dans la chimie fine a été mise en faillite le 11 juillet dernier après sa fermeture imposée par l'Etat de Genève. Ce dernier, à qui revient le terrain, a lancé une opération de décontamination le 18 août afin d'évacuer les déchets chimiques présents sur le site et stockés de manière non conforme. Une opération qui coûtera plusieurs millions de francs. En effet, il s'avère que la société Techform Fine Chemicals SA et Achemis SA qui lui a succédé n'ont pas respecté les normes environnementales et laissent derrière elles un site complètement pollué: dix tonnes de solvants chlorés auraient été découvertes dans la nappe phréatique. L'Etat de Genève a porté plainte contre l'ancien patron d'Achemis pour mise en danger de la vie d'autrui et gestion déloyale. Au-delà du scandale écologique, Achemis est aussi un scandale social puisque durant des années, des travailleurs (une dizaine d'employés) ont manipulé et inhalé quotidiennement des produits hautement toxiques sans protection adaptée. Dans ce cadre, le 9 septembre, quatre anciens employés de l'usine, soutenus par le syndicat Unia, ont convoqué les médias pour raconter leurs conditions de travail «apocalyptiques» mais aussi exposer leur combat, à savoir obtenir la reconnaissance des atteintes à leur santé dues au manque de sécurité. «Unia a pris contact avec l'Office cantonal de l'inspection et des relations du travail (Ocirt) et la Suva pour leur demander de prendre en charge les visites médicales des anciens travailleurs et déterminer s'il y a eu contamination à l'amiante, au plomb ou à tout autre produit chimique, insiste Garance Mugny, secrétaire syndicale. Pendant des années, ils ont pris des risques vis-à-vis de leur santé et il est capital qu'on puisse faire le lien avec cette entreprise si une maladie professionnelle se déclare plus tard.» 


Manon Todesco

 

Témoignages:

Rachel, assistante administrative de juin 2012 à juillet 2013
«On m'a demandé de faire des choses qui allaient beaucoup plus loin que mes fonctions, et cela, sans me fournir ni équipement ni protection. Concernant les bâtiments, il y avait des fuites importantes au niveau des plafonds du bureau administratif, ce qui inondait souvent la cafétéria. Les locaux d'Achemis n'étant pas chauffés, l'hiver y était invivable. En outre, il était tellement compliqué d'obtenir des gants et des masques neufs pour les ouvriers qu'il m'est arrivé de les payer à partir de mes fonds propres, pour assurer leur sécurité. Il y a eu des visites de la Suva et de l'Ocirt, mais nous n'avons jamais vu les résultats de ces visites. Aujourd'hui, nous voulons savoir ce qui a été fait. Je me bats aussi depuis un an pour récupérer des arriérés de salaire et des certificats que les impôts me réclament: la mise en faillite remet tout en question...»

Serge*, chargé de la centrifugation des produits chimiques liquides pendant 1 an et demi
«On était confrontés au quotidien à des émanations de solvants très fortes. On m'a donné un masque que j'ai dû réparer car il n'était pas adapté à ma morphologie. Je récupérais des gants dans la poubelle. J'ai dû acheter moi-même un casque antibruit. Je ramenais des outils de la maison. Il a fallu des mois pour obtenir un nouveau masque et un bleu de travail: les produits étaient tellement corrosifs qu'ils bouffaient le tissu de mes vêtements; je rafistolais les trous avec du scotch. Nous avons travaillé dans des conditions exécrables: l'exposition permanente aux odeurs toxiques nous obligeait à sortir pour prendre l'air; on était en contact direct avec les poussières et les produits dangereux qui nous brûlaient et nous grattaient. Travailler là-bas vous enlève toute dignité, c'est une usine poubelle!»

Damien* a travaillé à l'emballage des microbilles entre juin 2009 et mai 2013
«Nous utilisions des machines illégales à forts décibels qu'on était obligés de cacher lors des visites des autorités. Sans parler des nuages de poussière qu'on respirait toute la journée et des palettes de 40kg qu'il fallait manipuler. C'était devenu une routine, on n'y faisait plus attention. Aujourd'hui, j'ai des gros problèmes de dos et je n'ose même pas imaginer ce qui pourrait nous tomber sur la tête d'ici à quelques années. Je suis tombé d'une échelle qui n'était pas sécurisée, j'ai été arrêté plusieurs mois car mon coccyx était cassé. Beaucoup de collègues ont frôlé la mort à un moment ou à un autre. Nous témoignons aujourd'hui pour empêcher que cela se reproduise.»

Hervé, opérateur de production de 2004 à 2013
«Les systèmes d'aspiration étaient complètement obsolètes chez Achemis: on prenait les gaz en pleine figure. J'avais un masque cagoule relié à une prise d'air par un tuyau et je me suis rendu compte que les filtres n'avaient pas été changés depuis 1996 et que l'air venait d'un compresseur non révisé. Même problème avec les machines: elles n'étaient pas révisées et c'était à nous de les réparer comme on pouvait car, à cause d'un trop grand nombre de factures impayées, aucune entreprise ne voulait intervenir dessus. Les particules de fibrociment présentes dans le plafond nous tombaient aussi dessus. Le fioul était trop cher d'après le patron, du coup nous n'avions pas toujours de l'eau chaude pour nous doucher: on ramenait les produits toxiques chez nous. Je regrette que ça se soit terminé comme ça car cette entreprise avait un potentiel énorme mais sa mauvaise gestion a tout fichu en l'air. Le patron ne jurait que par le profit et les volumes de production. Il m'est arrivé de bloquer la production car les conditions de travail étaient intenables mais on m'a menacé de ne pas recevoir de salaire...»

Propos recueillis par MT


* Prénoms d'emprunt.

 

 

Edition n° 38/39 du 17 septembre 2014

 
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