Un trek en montagne pour briser la glace
Des liens d'amitié exceptionnels se sont noués entre des étudiants israéliens et palestiniens

L'association Coexistences invite chaque été des Israéliens et des Palestiniens à dialoguer. Le projet «Breaking the ice» (briser la glace) est l'un de ses programmes. L'occasion de rencontrer ces étudiants juifs, musulmans et chrétiens de l'Université de Haïfa, après leur marche dans les Alpes, lors de leur dernier repas en Suisse. Un moment fort en émotion.

Fraternité. Amitié. Joie. Trois sentiments qui irradient de ce petit groupe d'étudiants attablés, buvant et riant, bras dessus, bras dessous, lors de leur dernière soirée en Suisse. Un repas en toute simplicité dans un refuge de Renens, avec les membres de l'association Coexistences qui leur a permis de vivre un moment unique dans leur vie. Celui de se retrouver solidaires dans l'effort inhérent à une marche d'une dizaine de jours dans la région des Dents-du-Midi, un sac de 15 kilos sur le dos, bivouac sous tente oblige. Un groupe d'étudiants comme les autres. A priori seulement. Car s'ils ont tous le passeport israélien, parlent tous hébreu et étudient dans la même université, leur origine et leur religion les séparent. Ils sont juifs, musulmans et chrétiens. En anglais, ils utilisent plutôt les termes juifs (jewish) et arabes (arab) pour définir leur origine. A Haïfa, au nord d'Israël, ils se côtoient au quotidien, mais sans jamais vraiment créer de liens et encore moins d'amitié.
En février, une septantaine de jeunes, entre 20 et 30 ans, ont répondu à l'appel de l'association Coexistences en collaboration avec l'Université de Haïfa. Une douzaine ont été sélectionnés sur la base de leur motivation et de leur ouverture d'esprit - et en tenant compte aussi de la parité entre les deux communautés, et entre femmes et hommes - pour participer à ce projet interculturel comportant trois week-ends de préparation en Israël, puis deux semaines en Suisse. Un trek qui s'est avéré intense, riche en moments de partage et en solidarité, mais aussi difficile physiquement et émotionnellement. Car si le voyage est géographique, il est aussi intérieur. Une épopée vers l'écoute et le respect de l'autre, malgré les divergences d'opinions politiques en plein conflit israélo-palestinien. Les jeunes ont été accompagnés par un guide de montagne et un membre de Coexistences, François Feihl, marcheur invétéré; et soutenus psychologiquement par deux médiateurs, Asaf Ron, Israélien, et Olfat Haider, Palestinienne. Des exercices, des jeux de rôle, des séances de dialogue ont été autant de bornes à cette marche initiatique.

Un voyage initiatique
La guerre, cet été, dans la bande de Gaza, a fait craindre un désistement des étudiants. «A cause de la situation, j'étais plus inquiète cette fois-ci, mais le dialogue a été fabuleux», explique Olfat Haider, alpiniste et médiatrice.
«Le but est de sensibiliser les uns au point de vue des autres, d'aller au-delà des préjugés», explique François Feihl, qui ne s'immisce pas dans les discussions, même s'il comprend plutôt bien l'hébreu. «Ils ont une manière de parler très direct, mais sans agressivité. Je n'ai jamais eu l'impression d'épreuves de force, mais il faut préciser qu'ils ne sont pas représentatifs de la société israélienne. Ils sont très progressistes.» Malgré leur ouverture d'esprit, cette expérience unique a généré de profonds changements. Les jeunes en témoignent: ils ont appris à se mettre à la place de l'autre, à mieux comprendre ses positions, et surtout ont pu enfin nouer de vrais liens d'amitié...
Olfat Haider: «Nous leur enseignons à écouter d'abord, sans répondre, puis à mettre en mots ce qu'ils ont compris, et ensuite à exprimer leurs sentiments. Même si leurs opinions ne changent pas, ils connaissent enfin les sentiments de l'autre côté, ils se rendent compte que leur bonheur peut faire le malheur des autres.» Reem, une des participantes, vient embrasser la guide et lance: «Je voulais juste vous dire que c'est la plus incroyable des coachs!» Olfat sourit, et ajoute: «Nous choisissons les étudiants en fonction de leur motivation et je tiens à ce qu'il y ait le même nombre d'hommes et de femmes. Je suis certaine que la paix viendra des femmes. Car elles ont moins d'ego.» Une force tranquille, Olfat, montagnarde dans l'âme: «La nature a le pouvoir de donner le sentiment d'égalité. Face à elle, juifs et arabes, nous sommes semblables. Nous ressentons la même fatigue, les mêmes douleurs, les mêmes joies. Face à une autre culture, nous nous rendons compte aussi à quel point nous sommes proches.»


Aline Andrey


Rami, étudiant en géographie et Reem, étudiante en anglais
En préambule, Rami et Reem demandent en riant: «Devinez qui est le juif et qui est l'arabe?» On se trompe et Reem, d'origine palestinienne, de lancer en anglais parfait: «Vous voyez, on n'est pas si différent!» Rami relève: «Après cette dizaine de jours si proches, où la durée fait qu'il est impossible de jouer un rôle, et grâce aux outils que nous ont donné Asaf et Olfat, je peux me mettre bien davantage, et plus précisément, à leur place. Ma tolérance et ma compréhension sont aujourd'hui bien plus élevées.» Reem renchérit: «Nous ne pouvons plus faire autrement que de nous poser la question: «Si j'étais lui?» J'ai appris à faire la différence entre Rami, le juif, et Rami, l'être humain.» La solidarité, sans aucune discrimination, est relevée aussi par Reem, qui conclut: «Cela a été mes deux plus intenses et meilleures semaines de toute ma vie!» Enlacés, les deux nouveaux amis espèrent que ce ne soit que le premier pas de beaucoup d'autres. Rami: «C'est à nous maintenant de transmettre tout autour de nous ce que nous avons appris. A commencer par nos parents et nos amis que nous allons rassembler bientôt.»



Danielle, étudiante en «drama's therapy» (thérapie par le théâtre)

«Cela a été une incroyable opportunité de pouvoir écouter l'autre et de créer des amitiés. Car même si nous sommes voisins, que nous avons de bonnes relations de travail, et que je suis politiquement à gauche, les espaces manquent pour créer de véritables liens. Pendant ces deux semaines, j'ai appris à écouter les arabes, mais aussi les juifs de droite. Calmement. Généralement, même avec certains de mes amis, je ne peux pas parler politique, tant c'est émotionnel. J'espère que je serai capable maintenant d'expliquer et communiquer mes opinions de cette manière autour de moi en Israël. Changer d'opinion n'était pas le but de ce trek. Mais nous nous sommes rendu compte que nous avions une culture très similaire, que nous devions voir d'abord l'être humain qui est devant nous, vivre égaux en Israël et créer des ponts et un grand cercle de compréhension. En marchant ensemble ici en Suisse, nous étions de simples personnes, dans une vie parallèle, déconnectées, sans téléphone, sans douche (rires). Je ne pensais pas que ce serait si intensif.»



Saleem, étudiant en économie
«J'ai toujours vécu avec des juifs, joué au foot avec eux, sans problème, mais sans jamais vraiment les connaître. C'est ma curiosité et mon envie de comprendre qui m'a poussé à m'inscrire à ce programme. Et j'ai appris beaucoup sur eux, leur manière de vivre, de parler, de penser, de sentir... C'est comme si je ne savais rien avant. Des personnes juives m'ont aidé et je les ai aidées, même si nous n'avons pas les mêmes opinions. Chacun a son opinion, mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas vivre ensemble. Sinon nous ne pouvons pas évoluer, progresser dans nos vies. Pour moi, la religion n'est pas importante, mais pour ceux autour de moi, oui...» Une jeune Israélienne à côté, lance en riant: «Il est beau, non?!» Saleem rit, puis ajoute: «Le fait de marcher dans la nature et d'être en Suisse, loin d'Israël, aide beaucoup dans le processus de changement. Et sans Asaf et Olfat nous n'aurions pas pu grandir ainsi ensemble. Je suis sûr que nous allons rester amis... C'est un premier pas, avant beaucoup d'autres, pour un meilleur futur.»


Huit ans de «Coexistences»
Tout a commencé en août 2006 avec l'accueil de seize adolescentes, des duos palestiniens et juifs, accompagnés de deux médiateurs, par des familles lausannoises. L'année suivante, ces dernières créaient l'association Coexistences, sans affiliation politique ni appartenance religieuse. Depuis, des groupes de dialogue mixtes, juifs et arabes d'Israël et des Territoires palestiniens, toujours dans le respect des différentes communautés, et avec pour mission d'offrir un espace de dialogue neutre, ont été invités: des adolescents, des mères, des enseignants et des dignitaires religieux, et même des anciens combattants, entre autres. L'association, soucieuse que les projets puissent se poursuivre sur place, collabore notamment avec l'association Beit Hagefen de Haïfa (dans laquelle travaillent Asaf Ron et Olfat Haider) dont la mission est de promouvoir la cohésion à travers les arts.
AA

Plus d'informations sur: www.coexistences.ch

 

Edition n° 38/39 du 17 septembre 2014

 
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