Je les aime mes vaches
Producteur vaudois de lait André Muller s'inquiète pour l'avenir de la profession

Producteur vaudois de lait, André Muller s'inquiète pour l'avenir de la profession. Rencontre avec un paysan qui n'a pas la langue dans sa poche

L'homme est un impulsif. Un fonceur qui n'hésite pas à exprimer le fond de sa pensée. Avec spontanéité et bonne humeur. Et s'il apprécie son travail, il se montre particulièrement critique sur l'évolution de la profession et un prix du litre de lait ridiculement bas. «Il y a vingt ans, on nous l'achetait 1 franc. Aujourd'hui, 56 centimes seulement», s'insurge André Muller, 59 ans, pestant tour à tour contre l'industrie et les distributeurs divers et une Union suisse des paysans (USP) qui «ne défend que sa place et son porte-monnaie». «L'USP et la Fédération suisse des producteurs de lait sont censés protéger nos intérêts. Nous leur versons pour cela 35 millions de francs par an. Mais ils se chargent surtout de la promotion. Quant à Coop et Migros, ils font la pluie et le beau temps. Et les slogans de proximité pour appâter les consommateurs - dans le genre "proche des gens" - permettent juste de mieux nous voler», affirme le quinquagénaire qui, révolté par cette situation, s'engage activement pour tenter de la contrer.

Péril en la demeure
Membre du comité du syndicat Uniterre, le paysan participe ainsi à différentes actions servant sa cause. Boit du petit-lait quand il peut dire tout haut ce que ses pairs pensent tout bas même s'il déplore le manque de solidarité dans le milieu. Et se souvient avec bonheur de la grève du lait menée en 2008 qui s'était soldée par une légère augmentation du prix du litre avant de chuter à nouveau... Alors que ce dernier risque encore, selon lui, de descendre avec la libéralisation, le 1er janvier 2015, du liquide blanc dans l'UE. «Si on ouvre "la Ligne blanche" dans nos frontières, on est tous cuits. On perdra encore 30 centimes par litre. Aujourd'hui déjà, la Suisse importe du lait étranger. Comment autrement expliquer qu'avec 7000 vaches en moins que l'an dernier, on comptabilise toujours plus de produits laitiers sur le marché» ? Interroge André Muller, dénonçant une industrie qui se fournirait déjà à l'extérieur et qui proposerait ensuite, sur les étals, des produits transformés. «Que des dessous de table et du copinage en gros», résume, écœuré, André Muller, inquiet pour l'avenir. «Beaucoup de confrères ont déjà mis la clef sous le paillasson. Sans compter les suicides et les divorces.» Et le paysan de marteler que le juste prix du lait ne devrait pas être inférieur à un franc le litre, comme le kilo de blé d'ailleurs. «Un montant qui paie nos frais de production. On ne veut pas de subventions déguisées comme celles offertes, par exemple, pour faire des jachères, des prairies écologiques...»

Du beurre dans les épinards
Pour mettre un peu de beurre dans les épinards, André Muller - qui produit 120000 litres de lait par an - en écoule aussi un peu au marché de Lausanne et alors au prix de 1,80 à 2 francs le litre. «Les clients sont d'accord de débourser ce montant du moment où il nous revient. Je vends entre 80 et 100 litres à chaque fois», chiffre le paysan qui cumule les activités pour survivre. «Les subventions reçues couvrent 40% de mon revenu, le reste provient de la vente de ma production et de petits boulots annexes comme les paniers de fruits et légumes achetés par des particuliers.» Propriétaire d'un domaine de 20 hectares, André Muller cultive de l'orge, blé, maïs et colza consacrés, à 80%, pour le fourrage et travaille d'arrache-pied pour maintenir son entreprise à flot. Levé aux aurores, terminant tard les journées, le Vaudois, marié et père de trois grands enfants, ne prend jamais de vacances. «Bien sûr, parfois, ça me manque mais en même temps je vis à la campagne. Regardez alentour comme c'est beau. Et je suis mon propre patron», sourit le paysan, habitant au Mont, à un jet de pierres de Lausanne et pourtant en pleine nature, heureux par ailleurs de consommer les fruits et légumes de son jardin ou des denrées de collègues.

A boulets rouges
«Au moins, je sais ce que je mange. 60% des cancers proviennent de la nourriture. Je n'utilise quasi pas de produits chimiques. Mes pommes et poires sont bio. Les arbres se défendent seuls mais bien sûr, si on les bourre d'antibiotiques, ils perdent de leur résistance.» Et le militant du bien mangé au franc-parler, conseiller communal au Mont sans se réclamer toutefois d'un parti, de tirer à boulets rouges, pêle-mêle, sur les OGM, «un véritable poison», le tout-puissant Monsanto et sa politique infamante des semences et brevets, la spéculation sur les denrées alimentaires, les traités économiques signés avec la Chine, la mise en danger de notre terre nourricière, la disparition des abeilles liée à un usage abusif d'insecticides et pesticides... Irrité par le mensonge et l'hypocrisie, déplorant un monde paysan qualifié de «trop gentil et docile», rêvant qu'il restera néanmoins de ses représentants - «mais, tant que l'assiette est pleine, on ne prend pas vraiment conscience du problème» -, André Muller ne regrette pas pour autant le choix de son métier. «J'ai le bonheur d'être libre. Chez moi... Et en observant les vaches, on apprend beaucoup. En matière de simplicité. De gentillesse. Elles sont affectueuses. Je les aime, mes vaches», conclut le paysan propriétaire de 17 têtes de bétail, toutes gratifiées d'un prénom...


Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 41 du 8 octobre 2014

 
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