Projecteur sur un dandy engagé
Auteur de pièces et metteur en scène le Valaisan Mathieu Bertholet a été nommé directeur du théâtre Le Poche à Genève

Jeans et costard, baskets colorées et cravate mauve, le cheveu haut et gominé... Mathieu Bertholet est un excentrique et il le revendique. Auteur de pièces et metteur en scène, le nouveau directeur du théâtre Le Poche à Genève aime marier les styles et les couleurs, revisitant l'élégance à l'aune de sa fantaisie. «Au début, je m'habillais de la sorte pour qu'on me regarde. Ou pour qu'on s'arrête sur mes vêtements plutôt que sur moi. Aujourd'hui, ils me distinguent des autres. J'ai un côté dandy actuel», relève cet homme de 37 ans, né à Saillon, en Valais, et assumant pleinement sa différence. Le grand jeu ou presque, avec une facette néanmoins très sociable et modeste, indifférent au fait de plaire ou non à tout le monde. «Je ne serai jamais le gendre idéal. C'est un costume que je n'endosserai pas», sourit le Valaisan qui, s'il aime rire de tout, tourne le dos à la création de spectacles drôles. «Je n'ose pas le comique. Je m'en sens incapable. Le rire, c'est du sérieux», lance l'auteur qui a déjà écrit une quinzaine de pièces, dont plusieurs couronnées de prix. Des textes qui s'inspirent souvent d'histoires vraies, nécessitant alors un large travail documentaire.

Un théâtre citoyen
«Mon imagination a besoin d'un cadre pour s'exprimer et tourner à plein régime», déclare l'écrivain formé à l'écriture scénique à l'Académie des beaux-arts à Berlin, où il a séjourné dix ans. Avec, à la clef, des œuvres graves comme «Farben», qui retrace la vie de Clara Immerwahr - cette chimiste allemande se serait suicidée, opposée à une exploitation non éthique de découvertes scientifiques. Ou encore «L'avenir seulement», consacré à Rosa Luxemburg, grande figure marxiste du 20e siècle. Des choix qui reflètent la volonté de Mathieu Bertholet, le cœur bien à gauche, de faire un théâtre «engagé, citoyen, politique». Un théâtre s'attachant à représenter le monde dans ses potentiels de transformation et à susciter des réflexions. A générer des prises de conscience sur la responsabilité et l'implication de chacun dans la société.
Jonglant avec les mots, Mathieu Bertholet s'exprime aussi en tant que metteur en scène. «Ce qui me plaît dans cette discipline? Produire une image en 3 D diluée le temps de la représentation» précise le Valaisan, optant pour un théâtre «particulièrement physique, où les corps des acteurs se révèlent très présents, au même titre que le texte». L'un et l'autre alors se répondant, s'ajoutant, s'opposant... Dans des décors le plus souvent dénués d'artifices. Où les éclairages, et la chorégraphie, aussi liée à l'expérience de danseur de Mathieu Bertholet, visent à valoriser les comédiens et l'œuvre. Une signature bien à lui...

Exclusivement contemporain
Nommé directeur du théâtre Le Poche à Genève, Mathieu Bertholet franchit aujourd'hui une nouvelle étape sur son parcours même s'il gardera ses deux autres casquettes. «Je vais radicaliser la mission de ce théâtre et retenir exclusivement des écrits contemporains rédigés au cours de ces cinq dernières années. Sur la soixantaine de théâtres, aucun ne se limite à des pièces actuelles, comme si elles n'avaient pas d'intérêt», déclare le nouveau responsable qui consacrera la première saison à des œuvres uniquement féminines. «Parce que je prends la place d'une femme (ndlr: il succède à Françoise Courvoisier).» Mais Mathieu Bertholet n'entend pas travailler tout seul. Et envisage de créer une nouvelle structure de production où interviendra un collectif l'épaulant dans ses choix. «Je me réjouis», s'enthousiasme la nouvelle figure du Poche qui pourra aussi s'appuyer sur ses compétences socio-économiques pour exercer sa nouvelle fonction, l'homme ayant décroché une maturité dans le domaine avant de se lancer dans l'art théâtral. «Histoire de rassurer mes parents.»

Sans générosité
Qualifiant son caractère d'extrême, animé du besoin d'aller toujours plus vite et de l'avant, Mathieu Bertholet confie détester la tiédeur comme la paresse d'esprit. Et affirme «être un vrai fainéant qui en fait beaucoup». Il craint d'ailleurs toujours de manquer de temps pour mener à bien ses affaires. Même d'une semaine à l'autre. «Le bonheur, c'est d'être content de sa journée. De parvenir à faire plus de choses que celles prévues. D'avoir bien utilisé ces heures», lance cet homme pressé et impatient, vibrant au contact de personnes passionnées ou devant des spectacles «honnêtes, où l'engagement est total». D'une nature ouverte, le Valaisan - qui, en 2007, a passé 8 mois à Los Angeles pour finaliser un projet d'écriture sur l'architecture des années 50 - confie son irritation devant une Suisse qui se replie. «Une forme de patriotisme petit, sans générosité. Il faut plutôt être fier de ce qu'on est en ayant envie de le partager. On peut avoir la nostalgie d'un monde qui disparaît, s'en plaindre, mais la situation n'est pas liée au nombre soi-disant trop important d'étrangers dans nos frontières.» Pour Mathieu Bertholet, qui a fait sienne la devise calviniste genevoise «post tenebras lux» (après les ténèbres, la lumière), il y aurait plutôt dans la ville du bout du lac une trop forte concentration de banquiers et de sièges de multinationales «qui étouffent bien davantage la cité que les frontaliers ou les étrangers». On bisse avec plaisir... 


Sonya Mermoud

 

Edition n° 44 du 29 octobre 2014

 
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