Vers une société plus solidaire et plus juste
Le Congrès de l'USS demande un véritable tournant dans la politique économique et sociale du pays

Salaires sous pression, précarité de l'emploi, explosion des inégalités, stress au travail, assurances sociales malmenées, services publics menacés: tels sont en Suisse les problèmes majeurs auxquels le 55e Congrès de l'USS s'est attaqué. Les 400 congressistes ont plaidé la nécessité d'un véritable tournant politique fondé sur l'ouverture et non pas l'isolement du pays. Avec une amélioration des salaires et des conditions de travail.

Le 55e Congrès de l'Union syndicale suisse (USS) qui s'est tenu les 23 et 24 octobre à Berne était à la mesure des défis qui attendent les syndicats. Fondée sur le labeur de celles et ceux qui y travaillent, la richesse de la Suisse est de plus en plus mal partagée (voir l'article ci-dessous). Les inégalités se creusent, les salaires ordinaires stagnent et 9% des salariés à plein temps ne peuvent plus vivre de leur salaire. L'emploi précaire a le vent en poupe et les exigences liées à l'intensité et à la flexibilité du travail se font de plus en plus pressantes, débouchant sur un accroissement du stress au travail.

Protection contre les licenciements
Face à cela, les 400 congressistes ont appelé à un tournant dans la politique économique du pays. Outre la progression des salaires, ils demandent en particulier un renforcement et une extension du réseau des conventions collectives de travail (CCT) ainsi que le respect de la liberté syndicale. Après un débat nourri, les délégués ont accepté à la quasi-unanimité que les instances de l'USS fixent une marche à suivre pour la concrétisation d'une proposition globale, intitulée «Des salaires et des emplois sûrs», découlant de la demande de différents syndicats et sections syndicales de lancer des initiatives pour contrer les effets de celle du 9 février. Ainsi qu'une initiative pour la protection contre les licenciements (en particulier des représentants des travailleurs) et en faveur d'un renforcement des contrôles et des sanctions contre la sous-enchère salariale, notamment.
Face à l'augmentation constante des primes de caisses maladie, le congrès a déploré le fait que cette spirale insupportable réduisait à néant la croissance des salaires réels. Il a donc demandé une hausse substantielle des subsides destinés aux réductions de primes. A court terme, les primes ne devront pas dépasser 10% du revenu des ménages et à moyen terme, 8% seulement. Dans ce but, la Confédération et les cantons sont appelés à relever d'environ 2 milliards de francs leurs subsides pour les primes maladie.

Alain Berset chahuté
Les congressistes ont vivement critiqué le projet de réforme «Prévoyance vieillesse 2020» que prépare le gouvernement (voir encadré ci-dessous). Le conseiller fédéral Alain Berset, invité à s'exprimer en début de congrès, a été accueilli par des sifflets nourris et l'irruption sur la scène d'un groupe de déléguées venues déployer une banderole critiquant en particulier le funeste projet de faire passer l'âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans.
S'agissant encore des conséquences de l'acceptation de l'initiative anti-immigration du 9 février, l'USS a réaffirmé que les accords bilatéraux devaient être préservés et qu'il fallait empêcher toute nouvelle discrimination telles que la réintroduction du statut de saisonnier et du système de contingentement. Il s'agit cependant de renforcer les mesures visant à contrer et à sanctionner la sous-enchère salariale et à lutter contre le travail précaire ainsi que toutes les formes de péjoration des conditions de travail et les tentatives de démantèlement social. «Il ne sera possible de gagner une nouvelle votation sur la voie bilatérale que si les intérêts sociaux sont respectés et que soit appliqué le principe selon lequel, en Suisse, on doit verser des salaires suisses», a souligné le président de l'USS, Paul Rechsteiner. Dans la foulée, les congressistes ont voté une résolution appelant à rejeter fermement l'initiative Ecopop.

Pierre Noverraz


Développer les conventions collectives
Dans leur exigence de faire passer rapidement le taux de couverture conventionnelle de 50% à 60%, les congressistes ont posé quelques jalons prioritaires. Il faudra négocier de nouvelles conventions collectives de travail (CCT) notamment dans l'horticulture, les commerces de vêtements et chaussures, les centres d'appels téléphoniques et chez différents distributeurs de colis ou journaux. Il s'agit également de mettre la priorité sur l'extension du champ d'application des CCT. La procédure permettant au Conseil fédéral de rendre les conventions obligatoires doit être considérablement allégée. Il faut notamment lever l'obstacle du quorum, autrement dit l'exigence qu'au moins 50% des entreprises soient parties prenantes d'une CCT pour que celle-ci puisse être étendue. Une condition qui n'existe nulle part ailleurs qu'en Suisse. Les délégués de l'USS veulent aussi que toute subvention publique soit liée à l'obligation de conclure une convention collective négociée avec des syndicats représentatifs ou, en cas d'échec des négociations, à un contrat-type de travail édicté par le Conseil fédéral. Pour les entreprises appartenant à la Confédération ou détenant une concession de cette dernière, les délégués réclament une obligation de conventionnement. L'existence d'une CCT doit également figurer dans les conditions d'adjudication des marchés publics.
D'une manière générale, les conventions collectives, mais également la loi, doivent mieux protéger les représentants du personnel et les militants syndicaux et garantir l'accès des syndicats dans les entreprises.
PN

 

Appel à la manif féminine du 7 mars
Les femmes se sont montrées particulièrement actives dans ce congrès. Au mépris de la Constitution fédérale et de la loi, les salariées continuent en moyenne à gagner 18,9% de moins que les hommes pour un travail égal. Les promesses et les discours de cantine ne suffisent plus. La commission féminine de l'USS exige des mesures énergiques. Elle réclame l'instauration de mesures officielles destinées à faire respecter la loi sur l'égalité, notamment par le biais d'une autorité habilitée à procéder à des contrôles dans les entreprises. Elle préconise également l'obligation pour les employeurs de vérifier à intervalles réguliers l'égalité des salaires dans leur entreprise et d'en communiquer le résultat. Ces revendications ont été acceptées à l'unanimité, tout comme la résolution appelant à participer le 7 mars prochain à Berne à la grande manifestation nationale des femmes pour l'égalité.
Les thèses adoptées par le Congrès des femmes de l'USS en 2013 ont été approuvées sans oppositions. Il y est notamment question d'aménager des conditions de travail et de procéder à des réductions d'horaires de travail permettant aux hommes et aux femmes de concilier le travail avec les tâches familiales, sociales, associatives et récréatives.
PN



Consolider et développer l'AVS
Les critiques des congressistes envers le projet du Conseil fédéral «Prévoyance vieillesse 2020» ont été nombreuses et nourries. Les instigateurs de ce projet prévoient notamment que la Confédération se retire partiellement du financement de l'AVS, ce qui déboucherait soit sur une augmentation de la TVA, soit sur une diminution des rentes. Ils envisagent également d'abandonner ou de revoir à la baisse le système qui permet, tous les deux ans, l'adaptation des rentes au renchérissement et à l'évolution des salaires. L'USS s'y oppose catégoriquement. L'AVS, principale assurance sociale du pays, ne doit pas être affaiblie mais au contraire renforcée, comme le demande en particulier l'initiative AVS+ de la faîtière syndicale avec une hausse de 10% des rentes. Pas question non plus d'accepter les projets de coupes dans les assurances complémentaires ni une nouvelle baisse drastique du taux de conversion pour les rentes du 2e pilier.
Les congressistes ont rejeté sans appel le projet de faire passer de 64 à 65 ans l'âge de la retraite des femmes. «Nos détracteurs ont le culot de prétexter que c'est au nom de l'égalité des sexes. Or si tel était le cas, il faudrait d'abord l'appliquer en matière de salaires», a souligné une intervenante. «Et puis, n'oublions pas que les femmes, parce qu'elles subissent des pertes en raison des temps partiels et des contraintes familiales, sont déjà les parents pauvres de l'AVS.»
PN

 


Nous reviendrons dans notre prochaine édition sur d'autres résolutions et sur différentes interventions, notamment de syndicalistes chinois et indiens présents au congrès.


Pour des salaires, des emplois et des conditions de travail équitables!
Les rétributions des salariés ordinaires stagnent alors qu'explosent les hauts revenus. L'USS plaide pour un changement de cap économique

Dans le cadre de son congrès, l'USS a publié une étude dont les conclusions attestent la nécessité d'un changement de politique économique en Suisse. Ce document permet de prendre la mesure exacte de ce que subissent les salariés ordinaires de ce pays. La Suisse n'a jamais été aussi riche qu'aujourd'hui. Cela grâce au travail. L'année dernière en effet, les salariés ont créé en moyenne 170000 francs de valeur ajoutée par personne pour un travail à plein temps.

Le fossé se creuse
«Le pays pourrait donc sans problème permettre que tout le monde aille bien», constate Daniel Lampart, économiste en chef de l'USS, auteur principal de cette étude. Mais tel n'est manifestement pas le cas, car une grande partie de la richesse créée par la majorité s'en va dans les poches d'une petite minorité dont la voracité semble sans limites. Les actionnaires, les employeurs, les cadres dirigeants s'approprient une part toujours plus importante de la prospérité. Depuis les années quatre-vingt, le nombre de personnes gagnant plus d'un million de francs par année a été multiplié par plus de douze, passant de 200 à plus de 2500! Et plus de 12000 personnes touchent aujourd'hui un traitement annuel supérieur à un demi-million de francs. Selon Daniel Lampart, l'explosion des supersalaires «est due à l'individualisation de la politique salariale et à l'importance croissante prise par les bonus». En même temps, à l'autre bout de la chaîne, 9% des travailleuses et des travailleurs ne gagnent pas assez pour nouer les deux bouts. Parmi ces derniers, on compte désormais une bonne part de personnes qualifiées.
Côté détail, en dix ans (de 2002 à 2012), les 10% des salariés les mieux nantis ont vu leurs rémunérations augmenter de 16% (1542 francs par mois) alors que les 10% les moins bien lotis n'ont obtenu que 3% (102 francs par mois). Les salaires moyens ont pour leur part augmenté de 7% (375 francs par mois).
Toujours au chapitre des inégalités, les femmes continuent à gagner en moyenne 18,9% de moins que les hommes pour un travail égal, ce qui représente chaque année une somme de... 7,7 milliards de francs sacrifiée sur l'autel de la discrimination!

Le chômage caché
3% d'augmentation en dix ans pour les plus bas salaires et 7% pour les salaires moyens, c'est déjà très peu en regard des rémunérations que s'accordent les plus nantis et bien trop peu par rapport aux gains de productivité. Et l'on peut souvent même parler d'un recul du pouvoir d'achat compte tenu des augmentations continuelles des primes d'assurance maladie. Les cantons ont pour la plupart considérablement réduit les allègements de primes alors qu'ils ont baissé les impôts sur le revenu, la fortune et les bénéfices des entreprises. «Ce sont malheureusement surtout les classes supérieures qui ont pu faire triompher leurs vues ces dernières années en matière de fiscalité», souligne l'économiste en chef de l'USS. Résultat: en dix ans, l'imposition du 1% des ménages les plus aisés a baissé de 600 francs par mois. «Il faut briser la tendance funeste consistant à octroyer des allègements fiscaux aux hauts revenus», plaide Paul Rechsteiner, président de l'USS. Et à cet égard, il s'agit de veiller à ce que la troisième réforme fiscale des entreprises en préparation ne consiste pas, comme la précédente, à privilégier le capital au détriment du travail.
Côté emploi, le taux de chômage qui était inférieur à 1% jusqu'à la fin des années quatre-vingt est aujourd'hui d'environ 3,2%. Cela reste peu élevé en comparaison internationale. Mais une autre réalité se cache derrière ce chiffre officiel. Et pour cause, si l'on prend également en compte le cas des personnes exclues de l'assurance chômage, en particulier les fins de droit, le nombre de sans-emploi passe à 230000, autrement dit à 4,7%, davantage qu'en Bavière, par exemple. A cela s'ajoute le fait qu'environ 300000 personnes travaillent malgré elles à temps partiel alors qu'elles voudraient travailler davantage. En proportion de la population, seules la Grande-Bretagne et l'Irlande font pire.
La Suisse est également la championne d'Europe de la durée du travail, avec une moyenne hebdomadaire de 42,8 heures contre 37,5 heures en Finlande, 38,1 en Norvège ou 38,5 heures au Danemark, pour comparaison avec des pays similaires. Et ces longues journées associées à des rythmes de travail très soutenus font que les problèmes de santé au travail en Suisse sont en moyenne plus élevés que dans le reste de l'Europe. Exemple révélateur, le tiers des personnes actives souffrent ici de stress contre 11% au Danemark ou aux Pays-Bas.

Précarité alarmante
La protection des travailleurs en Suisse reste trop faible. Bien que la couverture conventionnelle y ait été davantage développée qu'ailleurs dans le monde, ces vingt dernières années, grâce au travail des syndicats. Les statistiques montrent que là où les conventions collectives et les syndicats sont forts, les salaires sont supérieurs aux secteurs d'activité peu ou pas syndicalisés. «Les CCT sont donc une mesure efficace contre l'accroissement des inégalités», souligne Paul Rechsteiner. Pour son collègue Daniel Lampart, «si les travailleurs et les travailleuses adhéraient en plus grand nombre aux syndicats, les CCT négociées seraient encore meilleures et plus nombreuses». Reste que seule la moitié des salariés sont couverts par une convention collective ce qui, en la matière, place la Suisse dans les mauvais élèves du continent. Cette situation n'est pas seulement imputable à l'attitude hostile d'une partie du patronat mais aussi aux obstacles politiques qui entravent l'extension du champ d'application des CCT (déclaration de force obligatoire).
Enfin, les auteurs de l'étude de l'USS déplorent un constant accroissement du travail temporaire et des contrats de travail de durée limitée alors que cette forme de travail atypique reste très peu réglementée. «On constate régulièrement que les temporaires gagnent beaucoup moins et qu'en plus, leurs chances d'effectuer une formation initiale ou continue sont de très loin inférieures à celles de leurs collègues au bénéfice d'un engagement fixe», souligne Daniel Lampart.
Pour Paul Rechsteiner, cette étude montre que «la Suisse a besoin d'un tournant de politique économique en ce qui concerne les salaires, mais aussi les impôts et surtout les primes des caisses maladie».
Pierre Noverraz

 

 

 

 

 

Edition n° 45 du 5 novembre 2014

 
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