Plongée en eaux troubles
Scaphandrier employé par des entreprises de travaux sous-marins Johann Schubert exerce un métier particulier

Ni derrière une montagne de vaisselle. Ni dans un club de plongée à instruire des élèves. Johann Schubert est un plongeur, mais d'un autre type. Un plongeur industriel évoluant en eaux troubles. Dans des zones parfois hostiles et risquées. Un scaphandrier intervenant sur des chantiers subaquatiques aussi nombreux que variés. Centrales hydrauliques, nucléaires, barrages, stations d'épuration, ports commerciaux, puits de captage, conduites, bassins industriels... En Suisse, France ou en Allemagne... Le Vaudois est susceptible de descendre dans tous les milieux contenant des liquides. Une immersion aux buts multiples: travaux de génie civil, soudure, découpages de métaux, bétonnage, inspections, carottage, prise de mesures... Sans jamais toutefois perdre le contact avec la surface: à la différence des plongeurs «traditionnels», le scaphandrier est toujours relié à la surface par un «narguilé» qui l'alimente en air, communication, lumière et parfois vidéo. Car si l'homme se jette à l'eau seul, il fait partie d'une équipe: deux collègues l'épaulent sur la terre ferme. Deux autres scaphandriers prêts à intervenir en cas de problème et s'occupant du bon déroulement des tâches durant l'intervention. «C'est la procédure standard au niveau international, précise l'homme de 50 ans. On fait un tournus. On ne reste jamais immergé plus de trois heures par jour et par homme.» Des normes édictées par l'Imca, organisme chapeautant les interventions offshore. Formé à l'Institut national de plongée professionnelle à Marseille, Johann Schubert critique au passage la législation suisse en vigueur régissant les travaux en milieu hyperbare: «Obsolète et dangereuse», résume-t-il.

A tâtons...
Vêtu d'un équipement pesant pas moins de 40 kilos - 13 kilos seulement pour le casque - et comprenant un «biberon de secours», l'homme descend à des profondeurs pouvant aller jusqu'à 60 mètres. Il utilise un outillage généralement identique à celui employé sur terre. Mais le plus souvent (80% du temps) en étant contraint de tâtonner, de travailler à l'aveugle, en raison de l'absence de visibilité des eaux travaillées. Marteau piqueur, meule à disque, tronçonneuse, clef à choc, perforateur... entraînés depuis la surface de manière pneumatique ou hydraulique... Johann Schubert, ancien monteur dans l'industrie et le bâtiment, opère en professionnel. Au bénéfice de toutes les compétences requises pour effectuer des travaux de gros œuvre, la plongée n'étant que la pointe de l'iceberg du métier. «Il faut d'abord être un bon ouvrier», affirme le scaphandrier, relevant qu'en dehors de connaissances techniques et pratiques et d'une juste représentation spatio-temporelle, il est aussi nécessaire de pouvoir s'appuyer sur une bonne condition physique et une certaine résistance au stress. «Parfois ça chauffe. Les fissures ou trous peuvent avoir des conséquences dramatiques à certaines profondeurs, une ouverture inopinée de vannes, une mauvaise manœuvre du grutier...», note le Vaudois qui n'a pas froid aux yeux même s'il admet avoir eu plusieurs fois des frayeurs. Peur-réflexe salutaire, qui agit alors comme un signal d'alerte propre à éviter l'incident ou l'accident.

Invisibles dépotoirs
«C'est un job qu'on ne peut faire sans passion. Après un an, la moitié des scaphandriers formés abandonnent. Une dizaine d'années plus tard, il n'en reste que 10 à 15%.» Johann Schubert estime à une trentaine le nombre de professionnels du domaine dans nos frontières mais la plupart du temps ces personnes ne sont pas issues d'un institut de formation. Il dénonce l'insalubrité de certaines zones où des produits toxiques ont été déversés. «Il n'y a pas dans l'eau que les dépotoirs visibles où l'on trouve toutes sortes de déchets - munitions, voitures, scooters, appareils électroménagers - mais aussi les lieux qui ont servi à des vidanges industrielles», déplore Johann Schubert précisant que, dans les milieux contaminés, des équipements très spécifiques sont utilisés. Quant aux salaires, les scaphandriers n'étant pas inclus dans la Convention nationale du secteur de la construction, ils s'apparentent à ceux d'ouvriers qualifiés du bâtiment.

Rien n'est sûr...
Réaliste et entreprenant, sociable mais aussi volontiers solitaire, Johann Schubert croit en l'homme sans pour autant lui accorder une confiance aveugle. Irrité par l'injustice et la bêtise, critique face à notre société de surconsommation, ce diplômé en agriculture - sa formation initiale - confie son inquiétude face à l'avenir de notre planète, dénonçant des désastres écologiques irréversibles. Et plus à l'aise dans la nature qu'en milieu urbain, même s'il se trouve aujourd'hui plus souvent dans la seconde configuration. «On est déjà dans le mur», soupire-t-il, lui qui s'émeut devant des paysages tels que ceux d'Ecosse, sauvages, à l'incroyable nuancier de verts. «En plus, dans cette région, on peut vivre quatre saisons en une journée. Le temps change très vite.» Un commentaire qui entre en résonnance avec son désamour de la routine. «J'aime quand les choses bougent, sinon... je m'ennuie.» Quant au bonheur, Johann Schubert estime qu'il ne se trouve pas en lingot mais en petite monnaie. Une métaphore empruntée au chanteur Bénabar. Comme il a fait des propos du comédien et humoriste allemand Karl Valentin sa devise: «Une chose est sûre, c'est que rien n'est sûr.» Le grand plongeon dans l'inconnu quoi...


Sonya Mermoud

 

Edition n° 45 du 5 novembre 2014

 
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