Du chantier au syndicat 40 ans de lutte
Maçon saisonnier dans les années 60 Salvatore Fedele a travaillé une trentaine d'années sur les chantiers

Dans son hall d'entrée, au portemanteau, une casquette d'Unia. Sur sa table, un agenda rouge. Pour le reste, l'ancien secrétaire syndical dit avoir décroché. «Je suis un vacancier. Ici, en Italie et ailleurs!», lance-t-il en nous servant café et croissants, heureux de son statut de retraité privilégié. Depuis 5 ans, entre la vieille maison de sa compagne à Vufflens-la-Ville et son village natal de Calabre, il fait des allers et retours. Et parfois aussi des détours. Le voyageur dans l'âme d'aujourd'hui a remplacé l'émigrant d'hier, même s'il continue à soutenir financièrement sa famille restée au pays.

Arrivé en 1968
Il y a un demi-siècle, c'est en Calabre qu'il commence sa formation de maçon. Il travaille ensuite en Lombardie et dans le Piémont comme ouvrier en bâtiment. «En Italie il y avait du travail, mais pas d'argent», dit-il simplement pour expliquer son émigration. En 1968, juste après le mois de mai, après avoir signé son premier contrat grâce à l'entremise d'une tante travaillant déjà en Suisse, il arrive en terre helvétique pour la première fois. «J'ai reçu mon contrat par La Poste. Je l'ai signé et je suis venu. J'ai subi la visite médicale à la frontière, à Brigue. Nous étions alignés, torse nu, un peu comme du bétail. On nous faisait une radio, une prise de sang. C'était assez traumatisant», se souvient-il, sans perdre toutefois son sourire. «L'entreprise nous logeait dans des baraquements, deux par chambre, au minimum. Entre collègues, on s'accommodait même si la cohabitation n'a jamais été facile.»
Son statut précaire ne durera pas longtemps. Car, au bout de trois saisons, une entreprise l'engage à durée indéterminée. «C'était assez rare, mais je crois que j'avais une bonne bouille», dit-il les yeux rieurs. «On m'a donné la possibilité d'avancer et d'avoir un permis B rapidement.» Un parcours particulier pour celui qui dès sa première année en Suisse apprendra le français sur les chantiers «petit à petit» mais aussi avec sa compagne, de 18 ans son aînée. Sa copine, comme il dit, après 46 ans de vie commune dans la campagne vaudoise. «Disons que je suis plutôt large d'idées», sourit celui qui n'a jamais voulu se marier. Un optimiste de nature aussi. Car à la question de savoir s'il a subi des situations de racisme à son encontre, il répond: «J'ai eu droit à quelques petits mots, mais c'était davantage de la jalousie que du racisme», analyse celui qui a toujours senti de la solidarité entre collègues et s'est rapidement intégré, sans pour autant se naturaliser. «J'y ai pensé à certains moments, mais je ne paie pas pour un passeport.»

Une reconversion forcée
«Quand j'étais chef de chantier, j'aimais voir le bâtiment se monter. La création, c'est beau! J'aimais aussi former les ouvriers...» Après une trentaine d'années de chantier et malgré son amour du métier, Salvatore sera licencié en même temps que nombre de ses collègues. «C'était l'époque des licenciements massifs. L'entreprise avait pris aussi l'habitude de licencier au mois d'octobre et d'engager au mois de mars.»
Syndiqué de longue date, auprès de la FOBB, président du groupe des contremaîtres, il est engagé comme permanent syndical en 1999. «Je faisais partie du métier, donc mon approche du monde ouvrier était bonne. J'aimais le contact avec les gens, faire la visite des chantiers. On a obtenu des choses fabuleuses dans l'amélioration des conditions de travail, comme la retraite à 60 ans par exemple. C'était une grande victoire!»
Malgré ces avancées, il dénonce les conditions actuelles: «Cela reste usant de travailler sur un chantier. Car, même si aujourd'hui c'est davantage mécanisé, il y a beaucoup de stress, et dans certains cas, les heures supplémentaires explosent. Or dans ces métiers lourds, chaque heure en plus compte. Avec la sous-traitance et les maisons temporaires, certaines situations relèvent de l'esclavagisme! On ne forme plus personne, les ouvriers sont des numéros, jamais certains de leur engagement. Les contrats temporaires peuvent n'être que de 15 ou 30 jours», dénonce-t-il. «Il m'est arrivé de rencontrer des immigrés qui vivaient à trois ou quatre familles dans un même appartement. Si le statut de saisonnier était dur, surtout du fait de l'éloignement familial, on avait au moins un contrat et un salaire assuré pour plusieurs mois, ainsi qu'un toit.» S'il avait un message à faire passer? «Le seul moyen pour améliorer les conditions de travail, c'est l'adhésion et l'implication des ouvriers au syndicat. Ils doivent prendre conscience que c'est eux la force ouvrière, et eux qui créent le syndicat.»


Aline Andrey

 

Edition n° 48 du 26 novembre 2014

 
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