A l'effroi opposons la résistance
La liberté d'expression a été assassinée mercredi passé à Paris

Des actes barbares, contre toutes les libertés, contre la démocratie.

A l'effroi, opposons la résistance

La liberté d'expression a été assassinée mercredi passé à Paris. L'odieux massacre qui décimait la rédaction de Charlie Hebdo, cet hebdomadaire satirique, aiguilleur et défenseur de la liberté de la presse et de la liberté d'expression, a suscité une vague d'effroi partout en France et dans le monde. Douze personnes ont été tuées, puis cinq autres, le lendemain, dont quatre lors d'une sanglante prise d'otage. Les plumes et crayons affûtés des dessinateurs Cabu, Wolinski, Charb, Tignous et Honoré sont orphelins. Leurs traits cinglants, provocants, lucides aussi, ne décrypteront plus le monde tel qu'il est. Les voix d'autres collaborateurs du journal pratiquant l'irrévérence pour allumer les consciences se sont tues également. Comme se sont tues celles de personnes, policiers ou employés, faisant simplement leur travail.
Ce mercredi 7 janvier, la liberté d'expression, garante de toute démocratie, a été réduite au silence par des fanatiques religieux. Cet acte innommable au cœur de la France, berceau de la laïcité et de la liberté, donne un sens tout particulier à l'un des fondements de la première République française, l'article 7 de la Déclaration des Droits de l'homme et du Citoyen de 1793: « Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. La nécessité d'énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme.»
Or le despotisme renaît de ses cendres. Cet assassinat est survenu dans un contexte de tensions extrêmes, en France et à l'échelle internationale, un contexte de malaise social planétaire, accentué par une économie en bout de course et une crise financière qui n'en finit pas. Une situation où les guerres et la violence, terreau de toutes les barbaries, se généralisent. Une situation qui génère des affrontements sur fond de nationalisme étriqué, d'exclusion, de peur, de rejet, de repli communautaire. Où partout, y compris dans les pays se réclamant de la démocratie, on assiste à la destruction de la cohésion sociale, avec un chômage de masse et la liquidation de droits et d'acquis sociaux conquis de haute lutte par des générations entières.
Ce qui s'est passé la semaine dernière à Paris, et la situation actuelle dans le monde, attestent de la propagation de cette nouvelle forme de despotisme fondé sur le fanatisme religieux. Il s'ajoute au despotisme politique et à celui des «marchés» qui, de plus en plus, dictent leur volonté aux gouvernements.
De ces nouveaux despotismes, la France en paie le prix fort aujourd'hui. Comme en paient le prix fort les victimes de ces attentats et leurs familles, le personnel de Charlie Hebdo, et toute une profession dont les plumes, les crayons, les voix sont les bastions de la démocratie.
La formidable mobilisation du peuple français, et des citoyens de très nombreux pays, dont la Suisse, en guise de solidarité et de protestation contre ces actes odieux, contre cette attaque à la liberté d'expression, montre que quelque chose a tourné. Que face à la barbarie et aux despotismes, il est nécessaire de se lever. Les millions de personnes debout en France dimanche dernier n'étaient pas là pour cautionner un semblant d'«unité nationale» ou même mondiale derrière un président aux abois, mais bien pour dire leur effroi, leur tristesse et leur volonté de résister à la destruction des libertés et de la démocratie. Ce peuple debout, comme l'étaient Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré et toutes les victimes, ce peuple debout contre la barbarie, auquel nous nous associons, laisse entrevoir qu'il est possible de faire reculer les nouveaux despotismes.

Sylviane Herranz

 

 

Edition n° 1/2/3 du 14 janvier 2015

 
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