Le chômage technique source d'espoir
Soutenu par Unia et les Syndicats chrétiens du Valais, le personnel de Tamoil exige le maintien opérationnel du site

Après avoir accusé le choc de l'annonce de fermeture de la raffinerie, les employés de Tamoil, à Collombey-Muraz, en Valais, ont décidé de se battre. Réunis le 15 janvier dernier en assemblée générale, quelque 200 salariés, soutenus par Unia et les Syndicats chrétiens du Valais, ont adopté une résolution réclamant le retrait de la procédure de licenciement collectif. Et l'introduction du chômage technique. Explications et témoignages.

Visages graves. Inquiétudes palpables. Quelque 200 employés de Tamoil à Collombey-Muraz, en Valais, ont participé, le 15 janvier dernier, à une assemblée du personnel. Attroupés devant l'entrée de l'usine, unis comme un seul homme, ils ont pris connaissance des propositions de Blaise Carron, représentant d'Unia et de Patrik Chabbey, des Syndicats chrétiens du Valais, pour tenter de sauver leurs emplois menacés par la fermeture du site. Tamoil a en effet annoncé deux jours plus tôt vouloir suspendre ses activités, arguant que la poursuite des opérations de raffinage n'était plus viable pour le moment. Un véritable choc pour le personnel qui ne s'attendait pas à une telle nouvelle alors que Tamoil avait, depuis 2000, investi plus de 700 millions de francs dans l'usine. Et que la perspective d'un repreneur figurait au rang des hypothèses probables. Sans oublier les efforts répétés du personnel pour maintenir l'outil de production compétitif. Encore sous le coup, les salariés ont adopté à l'unanimité les mesures de lutte formulées par les syndicalistes. Mesures consignées sur une immense résolution emblématique de leur mécontentement qu'ils ont ensuite tous signée.

Du temps pour réfléchir
Ce texte relève la «duplicité» de Tamoil qui fait part d'une interruption momentanée de ses activités sans en préciser ni la durée ni les conséquences pour l'emploi et entame, en parallèle, une procédure de licenciement collectif. «Nous exigeons la suspension de cette procédure. Nous avons besoin de temps pour explorer différentes pistes en vue d'éviter la fermeture du site», a déclaré Blaise Carron devant une assemblée attentive, silencieuse. Et le syndicaliste d'évoquer la nécessité de recourir au chômage technique d'une duré de deux ans en vue du rachat de l'usine ou d'une hypothétique reprise du travail en 2017, en conservant son savoir-faire. Une requête qui devra, le cas échéant, être validée par les autorités fédérales. «On ne peut pas liquider comme ça une entreprise faisant vivre des familles depuis 1960. C'est une question de respect des employés, de leur dignité», a poursuivi le représentant d'Unia, suscitant l'approbation muette des travailleurs. Et avant d'annoncer la prochaine rencontre avec la direction, agendée le 22 janvier.
L'assemblée terminée, les commentaires sont allés bon train. Dans les rangs des salariés, attachés à leur entreprise, c'est la déception, la lassitude, la tristesse ou encore la colère qui dominaient.

La déprime
«On savait que ça n'allait pas fort mais on n'a eu aucune information. On est laissé aujourd'hui dans l'incertitude alors même qu'on n'a pas cessé de s'engager. C'est dur», soupire Adrian, 48 ans dont 18 passés au service de Tamoil. Frank, un Belge de 48 ans installé avec sa famille depuis 7 ans en Valais, imagine déjà devoir plier bagage et rentrer dans son pays. Exerçant un travail trop spécialisé, dit-il, pour avoir une chance de retrouver une place dans nos frontières. «J'ai tout quitté pour venir ici et maintenant? C'est la déprime. Je me sens vide. Mais nous allons quand même essayer de nous battre.» Steve (prénom fictif), ne cache pas son dégoût et sa colère à l'égard d'une entreprise à laquelle il a consacré 22 ans de son existence. Et compte sur la pression des syndicats et des autorités cantonales pour conserver le site. «Le chômage technique serait une solution si on croit aux mensonges de Tamoil qui prétend redémarrer en 2017», ironise-t-il. Un des scénarios sur lequel misent néanmoins les syndicats pour réclamer son introduction. «Les chances d'aboutir? Elles dépendent de l'importance que la Confédération accorde au site», note encore Blaise Carron non sans préciser que celui-ci génère également plusieurs centaines d'emplois indirects. «Il s'agit aussi de la survie de nombre de PME voisines, dans le nettoyage, la sécurité, la tuyauterie et l'isolation industrielles...»

Textes Sonya Mermoud

 


»On ne vit presque que pour la raffinerie! Elle est notre maîtresse »

Stéphane Thélin, 38 ans, entre dans sa quatorzième année de service chez Tamoil. Responsable de systèmes de mesure et de régulation des rejets des fumées, de la pollution des eaux... cet électronicien, au bénéfice d'un brevet fédéral d'agent de maintenance, reste optimiste quant à sa capacité de retrouver un job mais regretterait un tel scénario. «J'occupe un poste intéressant et diversifié» relève cet homme, marié et père d'un enfant qui, s'il n'a pas été surpris par l'annonce de fermeture de la raffinerie, juge les modalités de communication «dégoûtantes». «Depuis plusieurs années, on nous dit que les marges sont insuffisantes. Nous avons énormément travaillé pour résoudre des problèmes environnementaux, pour faire tourner l'usine. Nous disposons aujourd'hui d'un outil de production d'une extraordinaire fiabilité au niveau environnemental. Nos efforts ne sont pas récompensés. Nous ne sommes que des pions. Mais nous allons nous battre», relève-t-il, de la colère dans la voix. Optimiste quant à l'issue de la lutte? «Seulement dans le cas où Tamoil serait contraint à démanteler la raffinerie. Cette option lui coûterait trop cher. Des centaines de millions. Du coup, le groupe acceptera peut-être de céder le site à un prix moins élevé. Mais Tamoil veut nous faire croire à un redémarrage en 2017 pour éviter justement ce démantèlement», poursuit Stéphane Thélin. Dans quel esprit retournera-t-il au travail? «Le cœur lourd. On aime notre travail. On ne vit presque que pour cette raffinerie. Elle est devenue notre maîtresse.»


Philippe Destremont, 53 ans, travaille comme chef de service à la production. «J'ai été surpris par l'annonce. Ça fait 27 ans que je suis employé ici. Et que j'entends des rumeurs sur la non-viabilité du site. D'accord, le prix du baril a baissé. Mais ce n'est certainement pas la raison première à la volonté de fermer l'usine. Peut-être veut-on en faire un dépôt de carburant», se demande l'employé non sans témoigner de son sentiment d'avoir été abandonné par une direction. «Elle ne se soucie guère de son personnel.» Philippe Destremont reste néanmoins optimiste. «Nous disposons d'un outil performant, conforme aux normes. Nous avons consenti beaucoup d'efforts. Un repreneur avec un bon gestionnaire pourraient rentabiliser la raffinerie.» Ayant déjà été confronté au chômage technique en 1989, l'homme estime que ce pourrait être une solution. «Sinon? On cherchera un autre job. Mais ce sera difficile. Nos emplois sont très spécifiques. On s'est énormément spécialisé. Au point d'avoir oublié notre ancien métier», poursuit ce technicien en laboratoire de formation, marié et père de quatre enfants qui, s'il est inquiet, va reprendre son travail «consciencieusement, avec professionnalisme». «Il faut continuer à assurer la sécurité du site. C'est assez dangereux. Nous ne devons pas nous laisser déborder par nos émotions... Et puis j'aime mon travail. Mon entreprise. C'est l'histoire d'une vie, quoi!»


Jean-Michel Weber, 60 ans, opérateur à la gare de chargement depuis 22 ans, dont 15 ans en fixe, est toujours sous le choc d'une décision qualifiée d'abrupte. «Ce n'est pas correct. On ne s'y attendait pas. Il y avait bien des rumeurs de vente mais elles n'étaient pas nouvelles. Et on n'a jamais été informé des chiffres», témoigne l'homme, jugeant le mode de faire de Tamoil «irrespectueux des travailleurs». «Ce qui prime maintenant, c'est que nous soyons solidaires. Mais je ne suis guère optimiste quant à un éventuel redémarrage de la raffinerie si on l'arrête», note encore le sexagénaire, avec toujours trois enfants à charge, qui ne cache pas son inquiétude pour l'avenir. «Pas évident, mais c'est la fatalité...»

 

 

Edition n° 4 du 21 janvier 2015

 
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