La décision de la BNS menace de nombreux emplois
La fin du taux plancher décidé par la BNS a fait l'effet d'un coup de massue pour l'économie suisse

A la surprise générale, la BNS a décidé de supprimer le cours plancher de 1,20 franc pour 1 euro. Cette mesure transitoire mise en place en septembre 2011 avait permis de sauver des emplois. Aujourd'hui, l'économie suisse est aux abois.

Consternation. C'est ainsi que l'on pourrait qualifier la réaction première des acteurs de l'économie suisse jeudi 15 janvier suite à la décision inattendue de la Banque nationale suisse (BNS) d'abolir avec effet immédiat le cours plancher du franc par rapport à l'euro. Un jeudi noir spécialement pour les industries exportatrices (notamment l'horlogerie, la chimie, l'industrie des machines), et le secteur du tourisme. «Cette décision est absolument prématurée et aggravera encore une situation déjà critique», dénonce Unia dans un communiqué. «La BNS aurait dû attendre que la situation économique en Europe soit meilleure», estime Beat Baumann, économiste en chef d'Unia.
Pour le syndicat, cette décision met ainsi en péril des milliers d'emplois dans l'industrie et le tourisme, ouvrant grande la porte à la spéculation sur le franc. Une analyse que partage le patronat - surtout dans l'industrie et l'hôtellerie-restauration -, les partis de gauche et même le Parti libéral-radical. Si tous défendent l'indépendance de la Banque nationale, tous regrettent la brutalité de la mesure. Hormis les spéculateurs et l'UDC.

Risques pour l'emploi
Pour rappel, en septembre 2011, le cours plancher de 1,20 franc pour 1 euro avait été décrété par la BNS et avait permis d'éviter des suppressions massives d'emplois. Un cours plancher déjà trop bas, selon l'Union syndicale suisse (USS) et Unia. «Ces trois dernières années, plus de 10000 emplois sont ainsi passés à la trappe dans l'hôtellerie-restauration et dans le tourisme», rappelle le syndicat.
Une situation qui devrait encore se péjorer suite à la décision de la BNS, puisqu'un séjour en Suisse pour les touristes étrangers sera encore plus coûteux. Pour les Suisses, par contre, les vacances ou les achats en Europe leur reviendront moins cher. Un point positif pour le consommateur helvète. Son pouvoir d'achat, comme celui des frontaliers, devrait donc augmenter. Mais les pertes d'emplois pourraient annihiler ces avantages.
Unia relève: «Dans l'industrie d'exportation, de plus en plus d'emplois ont été délocalisés ces derniers mois à cause du franc fort, notamment en Hongrie, en Slovénie ou en Slovaquie. Bosch par exemple produira à l'avenir ses outils pour professionnels de l'artisanat non plus à Soleure (Scintilla), mais en Hongrie. Si le franc s'apprécie davantage, une nouvelle hémorragie d'emplois est à craindre dans l'industrie.»
La réaction des marchés ne s'est pas fait attendre. Jeudi, quelques minutes après l'annonce de la BNS, l'euro chutait à 86 centimes. Puis le taux de change s'est stabilisé à 1 franc pour 1 euro. Du moins jusqu'à lundi, au moment où nous mettions sous presse.
«Très concrètement, un délégué du personnel m'a signalé qu'une machine dont le contrat de vente avait été signé en décembre en euro venait ainsi de perdre 20% de son prix. Pour l'entreprise, c'est une perte de plus de 2 millions. On ne peut exclure que cela ne se reporte sur le nombre d'emplois. Toute l'industrie exportatrice doit revoir ses prix. En début d'année, c'est le pire moment, car les catalogues de prix ont déjà été envoyés», indique Yves Defferrard, responsable de l'industrie à Unia Vaud, qui parle de décision désastreuse pour le secteur et notamment pour les succursales suisses des multinationales. «Nous allons être extrêmement vigilants par rapport aux entreprises qui pourraient annoncer des licenciements collectifs en utilisant cet argument du franc fort comme prétexte. Nous allons réfléchir à des propositions à destination du Conseil d'Etat pour faire face à ces éventuelles situations, avec pour objectif le maintien des emplois», souligne encore le permanent syndical.

Taux plancher nécessaire
Unia estime qu'une entrée en récession de l'économie suisse n'est pas à exclure. Et l'USS rappelle que «l'histoire de la politique monétaire suisse montre que la BNS doit fixer un cours plancher pour le franc, implicitement ou explicitement». Dans un communiqué, l'USS souligne: «Après l'éclatement du système de Bretton Woods, le calme ne fut retrouvé, après une phase d'appréciation incontrôlée du franc, qu'avec la fixation d'un cours plancher de 80 centimes pour 1 deutschemark. Il ne fut jamais renoncé explicitement à cet objectif. Lors de l'introduction de l'euro, la BNS a défendu implicitement un cours plancher à 1,45 franc, respectivement 1,50 franc pour 1 euro à travers sa politique en matière d'intérêt. Elle est coresponsable de la forte appréciation du franc par rapport à l'euro intervenue à partir de 2010, parce qu'elle n'a pour la première fois plus défendu ces seuils implicites.»
Le Parti socialiste, dans un communiqué, appelle à une réintroduction d'un taux plancher si l'euro continue de baisser et relève: «La BNS s'est apparemment laissée influencer par les pressions politiques de ces derniers jours.» La décision intervient notamment suite à l'aval de la Cour de justice européenne pour un vaste assouplissement monétaire de la Banque centrale européenne. Celle-ci devrait racheter massivement des dettes d'Etat demain (jeudi 22 janvier). La BNS a-t-elle pris les devants pour éviter que ses pertes, estimées dans les premiers jours entre 40 et 60 milliards de francs suite à la levée du taux plancher, ne soient encore plus lourdes? L'avenir nous le dira, peut-être... 


Aline Andrey

 

 

Edition n° 4 du 21 janvier 2015

 
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