Elle rêve d'un monde inclusif
Malvoyante de naissance Claudine Damay milite pour les droits des personnes handicapées

Sur la sonnette au bas de son immeuble à Lausanne, son nom est aussi indiqué en braille. On sonne, et c'est son chien-guide qui vient nous accueillir dans les escaliers, une petite clochette autour du cou, que Claudine Damay enlèvera peu après. «Dans le parc, comme je peux y aller les yeux fermés, je n'utilise pas le harnais, la clochette me sert donc à le situer. Mais à la maison, c'est énervant ce bruit», lance-t-elle avec le sourire et le sens de la formule. Dans son salon, un grand écran de télévision et, à moins d'un mètre, un siège. «Au cinéma aussi, je me mets toujours au premier rang», précise la membre du comité de l'association Base-Court qui a mis sur pied depuis 2010 des séances d'audiodescription, pour le projet «Rencontres regards neufs», dans quelques salles de Suisse romande. «L'audiodescription nous permet d'entrer vraiment dans le film. C'est un pas vers l'inclusion», se réjouit la cinéphile de toujours, également lectrice compulsive de livres audio, avec une moyenne de 500 ouvrages par an.

Du poids social
Malvoyante de naissance, elle ne peut estimer sa vision par rapport à la norme. «Ce n'est pas moi qui vois mal, c'est vous qui voyez trop», dit-elle en riant. «Ma déficience ne me gêne pas. Le handicap, oui. Soit de vivre dans une société non adaptée aux personnes handicapées. Le poids social est lourd car, être invalide, dans la tête des gens, veut encore dire inférieur. Or ce n'est pas la performance qui devrait compter, nous faisons tous partie du même monde, et la différence apporte toujours plus d'enrichissements que de difficultés», milite celle qui relève que les peurs viscérales sont toujours les mêmes, même si le monde a changé bien sûr depuis sa naissance, il y a 60 ans. Reste que les progrès sont parfois ambigus. Si la technologie représente une amélioration indéniable dans la vie de Claudine Damay, avec les fonctions audio des ordinateurs et des Smartphones, elle relève aussi les difficultés de se déplacer en ville, lorsque les gens ont le nez sur leur téléphone. «On nous bouscule beaucoup plus qu'avant», dénonce-t-elle. Au point de recevoir des remarques de badauds énervés, telles que: «Mais vous êtes aveugle?» «Quand ils voient ma canne, ils se décomposent», rit-elle. «Je le vois, ou je le sens, je ne peux vous expliquer.»


Du féminisme
La source de son esprit d'entraide et de sa volonté de lutter pour l'égalité de tous remonte, selon elle, à ses six années passées en internat à l'Institut de l'asile des aveugles à Lausanne, seul moyen d'étudier pour la petite fille d'alors. «C'était très stigmatisant. Un monde très froid, sans affection ni tendresse», explique-t-elle. «Etre une fille et handicapée, relève du multihandicap. A l'époque, j'ai eu droit à une rente AI, et non pas à une formation, parce qu'on estimait que la place des femmes était au foyer», s'indigne la féministe. «Aujourd'hui encore, nous ne sommes pas égaux. Des statistiques actuelles montrent qu'en Europe, les hommes handicapés sont bien plus nombreux à se marier que les femmes handicapées.» Reste que Claudine Damay s'est mariée deux fois. Et, par une étrange danse du destin, à des hommes travaillant dans l'image, l'un dans le cinéma, l'autre dans la peinture et le graphisme.

L'adoption, par éthique
«Je voulais devenir éducatrice, mais on m'a dit texto que ce n'était pas possible d'être handicapée et éducatrice à la fois, qu'il fallait choisir!», se souvient Claudine Damay. En fin de compte, elle exercera cette vocation dans de nombreuses activités bénévoles et dans sa vie privée. Dans les années 80, avec feu son second époux, elle adopte deux enfants. «Il n'y avait pas de problème d'hérédité par rapport à ma déficience, mais nous voulions prendre soin d'enfants laissés sur le carreau. C'était une démarche éthique», explique-t-elle. Un petit garçon, aveugle et handicapé mental, est ainsi arrivé d'Inde à l'âge de deux ans. Puis une fillette d'Haïti, à l'âge de 7 ans et demi. Une famille de toutes les couleurs et de toutes les différences en somme, portée par la largesse d'esprit et la générosité de Claudine Damay. «Ceux qui ont un autre mental nous aident à abandonner nos propres structures. De nouvelles portes s'ouvrent», dit celle qui essaie d'aller au bout de ses limites, mais n'est pas intéressée par les défis. Après avoir travaillé de nombreuses années au sein de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants, pour des mandats honorifiques ou en tant que rédactrice en cheffe d'un journal d'information téléphonique destiné aux déficients visuels, elle préside actuellement «Corps solidaires - association suisse romande assistance sexuelle et handicaps». «La sexualité, c'est l'essence même du vivant. Si on reconnaît sa forme de sexualité à une personne handicapée, cela signifie qu'elle fait partie à part entière de la communauté des humains. Et c'est très dérangeant...», explique Claudine Damay. «Pour moi, c'est le même combat que l'accès au cinéma ou, plus généralement, à la culture. Je rêve d'un monde inclusif.» 


Aline Andrey

 

Edition n° 4 du 21 janvier 2015

 
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