Un ovni libertaire
William Riceputi entre autres plaisirs militants a cocréé La Comète et une radio libre

L'appartement genevois de William Riceputi donne quelques idées de la richesse du personnage. Une radio dans chaque pièce (généralement toujours allumée), un mégaphone, des affiches syndicales et libertaires, des pancartes de festivals gratuits, des livres, un piano, des jeux de société. Anarchiste donc, ludothécaire, musicien et poète, membre fondateur de l'association La Comète et d'une web radio enragée, entre autres univers qui habitent le militant.
Généreux, il aime parler, surtout d'utopies qu'il souhaite toucher du doigt dans son quotidien. «A notre mesure bien sûr», dit-il en donnant pour exemple ce festival contre les prisons organisé en l'espace d'une semaine pour récolter assez d'argent afin de sortir de tôle un jeune mendiant qui avait écopé de 120 jours amende. William parle en «nous», pour inclure ses amis de La Comète qui organisent concerts, ciné-club itinérant, lectures et poésies, repas, et festivals dont celui des Sanculotides pendant les fêtes de Noël, qui se veut anticonsumériste et athée, ou encore le Chatô-Bruyant, un festival gratuit et participatif en été.

De l'autogestion
«Ce qui nous relie, c'est notre volonté de dépasser la domination - notamment le capitalisme, puisque c'est l'une de ses formes les plus insidieuses - ainsi que l'identification à des rôles qui tracent des frontières entre les personnes», explique William. Pour y arriver, La Comète prône l'autogestion, l'expression de chacun «avec l'idée de pouvoir faire trésor des idées de tous», en favorisant le consensus et en se distanciant au maximum de l'argent, via du matériel mutualisé, de la récupération... «Pour contrer l'obsolescence programmée, nous préconisons donc la bricole. Il faut aussi recréer des zones exonérées de l'empire de la consommation, libre de pubs agressives et machistes», explique en substance celui qui se définit comme optimiste de nature, peut-être un peu naïf et confiant en la bonté initiale de l'Homme. Malgré une critique acérée des idées capitalistes et sa rage... qu'il utilise comme un puissant vecteur créatif. Que ce soit en écrivant, notamment de la poésie accompagnée de son piano, ou encore par la radio, «LibrAdio», qu'il a cocréé. Micro à la main, il a suivi la grève des TPG et la commémoration de la fusillade du 9 novembre 1932 sur la plaine de Plainpalais. Régulièrement, il relaie des conférences et des tables rondes et fait ses courses, enregistreur allumé, toujours à la chasse de sons et de mots comme autant de perles à cueillir au quotidien.
«Notre objectif, à part celui de se faire plaisir, c'est d'aller là où les médias mainstream ne vont pas, cristalliser des existences qui de leur simple fait d'exister relèvent de la résistance, relayer cette parole périphérique des gens; en allant vers eux pour briser ce rampart entre l'intervieweur et l'interviewé», explique William qui n'a de cesse de débusquer et de démasquer la domination, le pouvoir, la hiérarchie, pour mieux les ceindre.

De la rage transformée
Sur son site, il signe de son nom de plume: Kramps. Une référence au personnage d'un film et d'une chanson qui porte le même prénom que lui, William Kramps, le mangeur des bouchers. «Au Collège, on me raillait beaucoup sur mon végétarisme», rit celui qui jouait alors dans des groupes de musique «garage» et avoue avoir été un adolescent enragé. «J'ai fait quelques bêtises, par ennui et par bêtise justement, mais d'aucune manière par méchanceté, et je m'entendais pourtant dire par des flics que j'étais une graine de voyou... Les adultes ont souvent une attitude démesurée avec les enfants. Je crois que c'est de là que me vient ma remise en question de toute autorité.» En tant que ludothécaire, il relève d'ailleurs «les enjeux fantastiques du jeu». «Le jeu permet la transgression. En tant qu'"anar", ça me plaît de pouvoir réinventer une organisation commune. La compétition, comme le fait d'être confronté à l'échec, est mise en scène sans conséquence...»
William semble avoir gardé l'énergie de l'enfant et la révolte de l'adolescent. «Si je vois un papi faire les poubelles, ça m'enrage comme si j'avais 16 ans...» La source de son sens de la justice remonte peut-être à son père, ouvrier immigré italien, honteux de son accent, victime de quolibets et d'un patron autoritaire («doux euphémisme», lance William au détour de son récit). «Je crois que c'est seulement à la FTMH qu'il se sentait reconnu.» Il est mort trop tôt, à 36 ans. William en avait 16. Aujourd'hui, entrant dans la quarantaine, ce dernier est en sursis depuis ses «épisodes cardiaques». «C'est une aventure cette maladie. Ça me rend un peu plus solitaire et j'aime bien ça. Mais ça fait peur», avoue William qui ne dort plus beaucoup, dans l'attente d'une opération risquée en ce mois de février. «Je n'ai pas du tout envie de mourir. J'ai encore trop de choses à faire ici», relève le passionné avec le sourire, amoureux de «ce monde magnifique», malgré tout... 


Aline Andrey

www.lacomete.ch
www.libradio.org

 

Edition n° 7 du 11 février 2015

 
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