Indigne d'une boîte comme Nestlé
Fâchés des collaborateurs de Nescafé à Orbe mis en préretraite ainsi que le syndicat Unia dénoncent la manière d'agir

L'an dernier, Nestlé annonçait la suppression de 24 emplois chez Nescafé à Orbe et la mise en préretraite des collaborateurs concernés. Si certains ont obtenu des conditions relativement correctes, d'autres ont été laissés sur le carreau, avec des situations sociales déplorables.

«Il est inadmissible qu'une société comme Nestlé, qui met en avant son éthique, sa volonté d'englober tous ses collaborateurs sous l'aile de la colombe, laisse ainsi des travailleurs sur le carreau!» Yves Defferrard, responsable de l'industrie à Unia Vaud, ne décolère pas face à la situation de certains employés mis en préretraite à la fin de l'année dernière.
«En 2013, il y avait déjà eu une restructuration au centre de recherche de Nestlé à Vers-chez-les-Blanc, avec 22 employés licenciés, virés séance tenante, et mis en retraite anticipée avec des indemnités qui n'étaient pas à la hauteur d'une société comme Nestlé», souligne le syndicaliste, signalant l'absence de convention collective de travail (CCT) sur ce site. L'année suivante, en mars 2014, c'est chez Nescafé à Orbe, où existe une telle CCT, que la direction annonçait la mise en préretraite de 24 travailleurs, âgés entre 58 et 65 ans. Une baisse d'effectifs représentant 9% du personnel, l'usine comptant 263 emplois, dont environ 140 à la production.

Des cacahuètes...
Le prétexte évoqué était la suppression d'une des deux lignes de production. Or plusieurs «préretraités» n'y travaillaient pas. «Comme par hasard, les personnes concernées étaient les mieux payées», note Yves Defferrard. «Au début, les prestations avaient l'air intéressantes, mais quand on a regardé de plus près, on s'est rendu compte que ce n'était pas le cas. Ce n'était pas digne d'une boîte comme Nestlé, qui gagne des milliards et se contente de donner des cacahuètes à ses ouvriers», s'énerve Pierre-Alain Recordon, l'un des préretraités, délégué du groupe syndical Unia de l'usine jusqu'au 31 décembre dernier, date à laquelle il a quitté l'entreprise. «Personne n'a demandé à être en préretraite, ce sont des licenciements déguisés», ajoute-t-il.
Paolo Tagliani, président du groupe syndical, s'est retrouvé lui aussi dans la charrette. Avec son collègue, ils expliquent que bien qu'une partie des 24 préretraités aient accepté leur sort, certains se sont retrouvés dans une grande précarité. Et de parler d'un collègue qui va déménager en France où la vie sera moins chère, ou d'un autre, un serrurier de 59 ans, licencié après 12 ans d'ancienneté, pour qui la direction s'était engagée à trouver du travail dans la région. «Ils lui ont proposé un boulot dans une déchetterie à Neuchâtel! Il n'y est resté que quatre jours. Puis Nestlé l'a placé dans une entreprise d'intérim de Monthey qui travaille pour eux. Ils lui ont promis 300 heures par année, soit 6 heures par semaine! Finalement, il aura peut-être le double», expliquent les deux travailleurs, pâtissant eux aussi de la situation (voir ci-dessous).

Un départ correct aurait été possible
Rencontrés jeudi passé après une assemblée syndicale, les deux préretraités regrettent aussi le peu de soutien de la part des secrétaires nationaux de l'industrie d'Unia, conviés ce jour-là pour en discuter. «Il restait sept cas difficiles et nous les avions mandatés pour qu'ils interviennent», explique Pierre-Alain Recordon. «A l'époque, ils nous avaient répondu qu'on ne pouvait rien faire. Qu'est-ce qu'on dit à nos collègues? C'est bien de rappeler que le syndicat, ce sont les ouvriers qui sont à la base.» Malgré tout, quelques améliorations ont pu être obtenues pour certains. Mais bien insuffisantes en regard de ce que d'autres entreprises offrent à leur personnel lors de préretraites. «Nestlé aurait pu faire un geste supplémentaire pour toutes ces personnes ayant travaillé une bonne partie de leur vie pour la société», ajoute le nouveau président du groupe syndical de Nescafé à Orbe, Richard Beaud, saluant au passage la solidarité de tous les travailleurs de l'usine envers les préretraités.
«Nestlé aurait eu les moyens d'offrir un départ digne à ses collaborateurs», acquiesce Yves Defferrard, qui profite de dénoncer le partenariat social à dimension variable de Nestlé. En 2010 par exemple, la direction de la fabrique Nescafé à Orbe avait décidé unilatéralement de suspendre un article de la CCT. Et aujourd'hui, Nestlé refuse toujours de s'engager dans une discussion pour une CCT chez Nespresso à Orbe et Avenches.

Sylviane Herranz


Témoignages

Paolo Tagliani, 64 ans et demi, polymécanicien et thermiste, a travaillé 45 ans et demi chez Nestlé à Orbe. Président du groupe syndical de Nescafé et délégué au Cicen, comité d'entreprise européen de Nestlé, il a été obligé, à 7 mois de la retraite, d'aller au chômage. «Si j'acceptais la rente pont, je n'aurais touché qu'une toute petite partie de mon salaire. Au chômage, le 80% est assuré. Mais seulement pour 7 mois. Ensuite, je ne sais pas comment je vais faire. Je suis divorcé, et j'ai encore une fille aux études. Une fois payée la pension, il me restera moins d'un quart de mon salaire pour vivre. Il y a 20 ans, j'avais sorti toute ma caisse de pension pour acheter une maison. Puis j'ai divorcé et, mal conseillé, je n'ai plus rien. Bien sûr, ce n'est pas la faute de Nestlé ce divorce. Mais le travail en équipe pendant toutes ces années y a beaucoup contribué. Et c'est mensonger de la part de Nestlé de dire que ce sont des mises à la retraite. Ce sont des licenciements! Ils ne nous voulaient plus sur le site. La question de l'arrêt de la ligne de production est aussi fallacieuse, moi je n'avais rien à voir avec cette ligne!»

Pierre-Alain Recordon, 60 ans, mécanicien électricien, 31 ans d'ancienneté, caissier du groupe syndical, vice-président de la commission du personnel de Nescafé et président de l'Association du personnel de Nestlé Suisse (APN). «C'est clair qu'ils nous ont virés pour réduire la masse salariale. Ils vont faire bosser beaucoup plus ceux qui restent et, si nécessaire, réembaucher des gens au minimum de notre convention, soit à 4050 francs, alors qu'après 20 ans de boîte, le salaire est le double. Ma situation est meilleure que celle de Paolo, mais les pertes sont importantes. Par chance, je n'ai jamais retiré ma caisse de pension. Pour l'instant, je vis normalement, avec environ 65% de mon salaire. On verra par la suite.»

SH

 

 

Edition n° 8/9 du 18 février 2015

 
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