Cheville ouvrière en col blanc
Ancienne de Merck Serono et unique syndiquée américaine de Suisse Annette Dubois milite pour mieux protéger les salariés

«Je suis l'unique syndiquée américaine de Suisse!» Ainsi se présente, non sans amusement, Annette Dubois. «Je viens d'une petite ville près de Boston. J'ai débarqué à Genève en 1997, engagée par Serono comme rédactrice scientifique», continue-t-elle avec un délicieux accent anglo-saxon. «Mes principes philosophiques m'ont poussée à me syndiquer. Je pense que nous sommes sur terre pour essayer d'améliorer le monde.» Des idées progressistes qui ont également conduit l'Etasunienne à militer au sein du mouvement altermondialiste et pour les droits humains, ou encore pour un accès facilité aux traitements contre le virus du sida. «J'ai aussi manifesté contre toutes les guerres depuis que je suis en âge de marcher», assure cette pacifiste dans l'âme.

Merck Serono ferme
En 2012, un coup de massue s'abat sur Annette Dubois et ses collègues de la société pharmaceutique. L'allemand Merck, qui avait racheté entre-temps Serono, annonce la fermeture du site genevois, entraînant, avec 1250 salariés concernés, le plus important licenciement collectif que le canton n'ait jamais connu et l'irruption des «cols blancs» sur la scène syndicale. «On nous avait toujours encouragés à faire de l'entreprise la chose la plus importante de notre vie, à donner le meilleur de nous-mêmes et, soudain, tout s'est effondré.» Ne cédant pas à la résignation, la rédactrice scientifique est élue à la commission du personnel. La mobilisation des salariés n'est toutefois pas sans difficulté dans un milieu peu habitué à la lutte. «Le 1er Mai, lorsque nous avons organisé un tronçon pour le défilé, certains de mes collègues m'ont avoué qu'ils n'avaient jamais participé à une manif... C'est comme s'ils m'avouaient n'avoir jamais goûté une pomme», se remémore l'activiste. «Malgré notre mobilisation, nous n'avons pas réussi à modifier le rapport de forces. Nous n'avons obtenu que quelques améliorations du plan social», poursuit, amère, notre interlocutrice. «On m'a proposé un transfert à Boston; j'ai refusé, je n'ai pas voulu quitter la vie que j'avais construite ici. J'apprécie la diversité de population que l'on trouve à Genève.» Elle prend alors une année sabbatique pour faire le point: «A 50 ans, il n'est pas facile de réorienter sa carrière.»

Protéger des licenciements
«La fermeture de Merck Serono est un bon exemple du manque de concertation avec le personnel lors des licenciements collectifs. Le patron nous a proposé de nous envoyer en Allemagne ou aux Etats-Unis, sans nous offrir la possibilité de présenter des alternatives. La loi a été respectée, mais on a vu qu'en l'état, cela représentait bien peu de chose. Cette expérience m'a convaincue de la nécessité de mieux protéger les salariés des licenciements, c'est ce qui me tient à cœur aujourd'hui.» Avec d'ex-employés du géant pharmaceutique et des membres d'Unia, Annette Dubois a créé l'association «Protection contre les licenciements» qui a élaboré un projet d'initiative fédérale. Le texte impose de présenter un motif sérieux à un licenciement et il offre au travailleur la possibilité de se déterminer et d'être réintégré dans son emploi en cas de renvoi injustifié. Pour les licenciements de 30 personnes ou plus, il oblige aussi à des négociations contraignantes avec les représentants du personnel. Ceux-ci et les délégués syndicaux ne peuvent être congédiés durant leur mandat et le semestre qui suit. «Le projet a été bien reçu à Genève et en Suisse romande, mais pas du tout de l'autre côté de la barrière de rösti. On l'a présenté aux instances d'Unia et à l'Union syndicale suisse, qui nous ont répondu que ce n'était pas le bon moment ou la meilleure solution. Si une initiative populaire n'est pas une bonne idée, que pouvons-nous faire à la place? Il existe certes des inquiétudes de perdre en votation, mais il faut souvent revenir plusieurs fois devant le peuple pour faire passer un projet.» La militante cite en exemple le droit de vote des femmes et relativise l'échec sur le salaire minimum: «Le montant de 4000 francs est tout de même devenu une norme salariale minimale.» La cheville ouvrière ne désespère cependant pas: lors de son dernier séminaire, la Communauté genevoise d'action syndicale a décidé de lancer des démarches en vue d'obtenir des soutiens au lancement de l'initiative.

Nulle politesse avec les patrons
Depuis septembre dernier, Annette Dubois s'est installée à son compte comme rédactrice scientifique. Les clients commencent à frapper à sa porte. Elle a aussi rejoint le comité régional d'Unia Genève. «Je veux m'engager pour trouver des réponses aux problèmes posés par le travail et offrir aux salariés, qu'ils soient maçons ou ingénieurs, la possibilité de défendre leurs droits. Avant Merck Serono, on pouvait penser que les syndicats étaient destinés aux ouvriers et non aux intellectuels», explique la syndicaliste. «On parle trop de partenariat social, comme si les syndicats étaient à égalité avec les patrons. Non, les syndicats ne devraient pas être les partenaires des patrons et jouer le rôle de pompiers. C'est un vrai défi: nous devons être moins polis avec les patrons!»


Jérôme Béguin

 

 

Edition n° 11 du 11 mars 2015

 
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