Le guerrier pacifique
Pascal Krieger enseigne les arts martiaux à Genève. Plus qu'une passion une philosophie de vie

Modeste, l'homme refuse qu'on l'appelle maître comme ses anciens professeurs japonais, estimant que ce mot implique une perfection étrangère à ce monde. Et trouvant cette dénomination trop éloignée de son sens au Pays du Soleil levant où sa traduction, «sen sei», veut dire «ceux qui ont vécu avant». Non sans impliquer néanmoins de la déférence...
D'origine fribourgeoise, Pascal Krieger est pourtant un «virtuose» du budo, la voie des guerriers déclinée dans les arts martiaux, même s'il préfère, à 70 ans, se présenter toujours comme un «pratiquant assidu». Et alors qu'il donne depuis 1976 des cours et stages au niveau régional et international sans avoir besoin de faire de la publicité, le bouche-à-oreille suffisant largement à lui assurer des élèves. En excellant aussi bien dans l'enseignement du judo que de l'iaido et du kenjutsu - respectivement, l'art du sabre seul ou avec un adversaire - du jodo, l'art de manier le bâton, et de la calligraphie.

49 jours de bonheur
Son premier contact avec le budo remonte à ses 18 ans. Sur les conseils d'un de ses collègues de travail initié au judo, le Vaudois, apprenti typographe à Montreux, pousse la porte du dojo de la localité. Un espace mi-temple, mi-salle de gymnastique, avec sa géographie particulière et ses rituels, consacré à la pratique des arts martiaux. «Je l'ai accompagné à l'entraînement. Et assisté à un combat. J'ai été subjugué», se souvient Pascal Krieger qui décide alors de se lancer dans ce «sport» appréhendé rapidement aussi largement dans sa dimension spirituelle. «En fait, plus que de vaincre un adversaire, il s'agit de gagner sur soi-même.» Assidu, tenace, volontaire, le judoka gravit les échelons jusqu'à obtenir la ceinture noire, participe à des championnats suisses et décide, en 1969, de partir se perfectionner au Japon. Un voyage qu'il va financer en travaillant le jour comme compositeur-typographe, devenu son métier, et la nuit comme agent de sécurité.
«J'ai embarqué à Marseille sur le bateau "Le Cambodge", propriété des Messageries maritimes, en décembre 68», raconte Pascal Krieger, des étoiles plein les yeux à l'éveil de ce souvenir. «Ces 49 jours en mer ont été les plus beaux de ma vie avec la découverte, aux escales, de villes comme Dakar, Durban, Bombay, etc. C'est la première fois que je quittais le continent. Un voyage totalement dépaysant.» Arrivé à Tokyo, le judoka consacre la majeure partie de son temps à parfaire ses compétences en la matière et s'initie parallèlement à ses disciplines sœurs. Dont celle qui lui paraît alors la plus incongrue dans l'éventail, la calligraphie.

Sérénité à la clef
«Un art néanmoins parfaitement connecté à ceux martiaux. Ce n'est pas la main seule qui écrit. Tout le corps se trouve en mouvement. La respiration joue aussi un rôle majeur. Il faut être entièrement présent à son acte», précise Pascal Krieger, faisant démonstration de sa maîtrise. Assise bien ancrée et léger balancement du torse. «Ce qu'apporte cette pratique? Un recentrage. Sur son mental. Son émotionnel. Avec, à la clef, un sentiment de grande sérénité.» Et le jeune septuagénaire de dessiner, le trait sûr et élégant, l'idéogramme de «sérénité», composé du radical «purifier» ajouté à celui de «guerre». Interprétation: «Il s'agit de résoudre les conflits intérieurs pour parvenir au calme.» Des métaphores qui caractérisent aussi les autres pratiques de Pascal Krieger, l'effort s'alliant toujours à une quête intérieure. Un apprentissage de soi. Ou encore, quand un adversaire entre en jeu, une gestion fine de l'espace et du temps... De quoi trouver un écho dans la démarche du Vaudois qui aura passé au total six ans de son existence au Japon suivis de nombreux séjours ultérieurs. «J'ai horreur de la violence en général mais, cadrée dans un art martial, cette dernière se transforme en force, et me libère et me défoule», affirme l'aficionado, père de cinq enfants, persuadé que ce choix de vie lui a permis de «rester honnête, d'apprivoiser sa part d'ombre et de lui offrir une stabilité.» Dans l'esprit des samouraïs d'antan qui, désœuvrés au début du 17e siècle après 500 ans de guerres civiles, ont été appelés à poursuivre leur vocation en la parant de «littérature». «Ils ont continué à tuer, mais à tuer leurs problèmes.»

Apprendre de tout
Appréciant les paysages lacustres pour leur beauté et leur quiétude, associant le bonheur à l'échange et au partage, Pascal Krieger déplore la perte de liens dans la société actuelle. Et une communication trop souvent virtuelle. Il ne possède d'ailleurs ni télévision ni portable ni voiture, par souci écologique, et rêve d'un monde davantage centré sur l'humain. Sa devise dans la vie? Il répond par une citation japonaise: «En dehors de nous, tout nous est maître. En d'autres mots, on peut apprendre de tout.» Et nous, en tout cas, de son riche et original parcours comme de sa persévérance. «Je n'étais pas doué mais têtu. J'ai travaillé avec assiduité. Rien n'a été gratuit», relève probablement le plus japonais des Genevois, parvenu au sommet de son art. A force d'entraînement et de sueur. Mais aussi grâce à son ouverture d'esprit et de cœur, transcendant la voie guerrière suivie en chemin pacifié vers lui-même. «Le mot ou idéogramme de la fin? Je vais dessiner celui de la paix...»


Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 13 du 25 mars 2015

 
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