Une voix à fleur de peau
A 22 ans la chanteuse María de la Paz a quitté l'Argentine pour se retrouver. Ses racines imprègnent sa musique

María de la Paz. Marie de la Paix. Un prénom comme un souffle, un espoir, un rêve pour ses parents qui ont donné vie à leur septième enfant en pleine dictature. On est en 1976, en Argentine. La fratrie est déjà composée d'un frère et de cinq sœurs, toutes appelées María, suivi d'un deuxième prénom, une tradition catholique pour une famille d'intellectuels militants de gauche. Un clan qui grandit dans un grand appartement, en plein cœur de Buenos Aires, où les amis défilent et où résonnent les chants populaires. María de la Paz, malgré sa timidité et ses problèmes d'asthme qui la mettent souvent hors circuit, développe son oreille musicale et sa voix... devenue ample et généreuse, contrastée, du soleil à la lune, qui invite à la découverte, à la liberté, au voyage et à la profondeur de ses émotions.

Un voyage initiatique
A 22 ans, sac au dos, elle parcourt seule la vieille Europe. Un pèlerinage vers une partie de ses origines, celle de ce grand-père bâlois qu'elle n'a jamais connu, «un grand pianiste», qui a émigré en Argentine au début du 20e siècle et dont elle porte le nom: Grunauer. Un chemin initiatique. «J'ai dû me perdre pour me retrouver. Prendre de la distance pour ne pas être étouffée», analyse María, avec son large sourire. Malgré son attachement extrême à sa famille, et notamment à sa sœur décédée, elle a ressenti très tôt ce besoin d'air.... «J'ai été asthmatique jusqu'à l'âge de 18 ans. J'ai suivi des traitements lourds, mais je crois que le déclic de la guérison s'est fait au moment où j'ai dit basta à ce mécanisme qui me faisait croire que si je n'étais plus malade, ma mère n'allait plus me regarder.»
Au cours de son périple, elle rend visite à son oncle et à sa cousine qui vivent à Lausanne. Elle y restera par un concours de circonstances, faites de rencontres et de «cadeaux de la vie». Petit à petit, elle s'enracine, malgré «ce dilemme quotidien entre rester ou rentrer», malgré le silence qui la choque, la ponctualité qui la crispe et les agendas inexistants dans sa vie outre-Atlantique... Un fonctionnement qui lui demande encore un effort d'adaptation quinze ans plus tard, elle qui respire la spontanéité.

Musicienne de rue
Accompagnée de sa guitare, elle se met à jouer dans les rues lausannoises. Par défi, plus que par besoin. «Je devais me pousser, j'étais tellement intimidée. Mais une fois lancée, ce n'était que du plaisir! Et je gagnais bien ma vie!», se souvient-elle en riant. «Même si je ne travaillais que deux ou trois heures par jour, et jamais quand il faisait froid.» Une école de vie qui l'amène à jouer au feu caveau de l'Hôtel de Ville, à prendre des cours à l'Ejma (Ecole de jazz et de musique actuelle) et à se lier à d'autres musiciens, dont son futur mari. Les scènes de Suisse romande s'ouvrent à elle. Du Paléo festival aux ateliers d'ethnomusicologie, du Théâtre du Passage à Beausobre. «Chanter, pour moi, c'est me recentrer, me ressourcer, trouver mon équilibre.» D'où le fait que les congés maladie et maternité n'existent pas pour cette mère de trois enfants, dont un actuellement bercé dans son ventre. «J'ai souvent joué enceinte, et juste avant ou juste après la naissance», lance-t-elle, confiante en la vie, malgré les doutes et les difficultés inhérentes à l'existence.
Son actualité musicale: un album intitulé «Barrio Oscuro», entre pop et folk, créé avec son compère, le guitariste d'origine espagnole Ignacio Lamas. Leurs textes coécrits sont imprégnés de leurs origines hispaniques communes, de leurs racines, de leur enfance, de sa migration à elle, de leur douce nostalgie... Les paroles sont en espagnol, hormis une chanson en français qui parle de maternité et est donc ancrée dans le présent. Une autre manière d'appréhender cette seconde langue pour María, dont le quasi-bilinguisme est auréolé de son accent ensoleillé. Entre deux mondes, passant chaque année au minimum trois semaines en Argentine, c'est en Suisse que sa créativité s'est épanouie, et qu'elle a découvert Astor Piazzolla. Une surprise et un émerveillement pour celle qui sent que le tango l'habite depuis toujours même si, ironie de l'histoire, elle ne l'a jamais écouté en Argentine. Sur son site internet*, le tango y est décrit par la très belle plume de l'écrivaine Marie Perny: «Dans l'océan des sentiments orageux, des émotions déboussolées, le tango est un repère. Il dit que nous sommes des êtres dérisoires, mais non dénués de beauté. Il dit que le spectacle du monde est absurde, mais que notre besoin d'aimer nous sauvera, écorchés peut-être, mais vivants.» Un paysage qui ressemble tant à María de la Paz.


Aline Andrey

* www.mariadelapaz.ch


Le témoignage radiophonique de María de la Paz sera diffusé en direct et en public sur Radio Django - www.django.fm - à Pôle Sud, le 28 avril, entre 18h et 19h (lire en page 7). Le podcast sera disponible dès le lendemain. A l'avenir, cette page accueillera régulièrement des portraits réalisés en collaboration avec Radio Django.

 


 

Edition n° 17 du 22 avril 2015

 
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