On est tous gagnants
La famille Christen accueille dans sa maison Morad Essa un jeune requérant d'asile érythréen

Lancé par l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés, le projet d'hébergement de requérants d'asile auprès de particuliers a trouvé un premier ancrage dans la réalité. Depuis le 1er mars dernier, la famille Christen accueille dans sa maison à Lully (VD) Morad Essa, un jeune Erythréen. Récit d'une démarche qui vise à accélérer l'intégration des migrants qui resteront durablement dans nos frontières.

Depuis le 1er mars dernier, la famille Christen installée à Lully (VD) s'est agrandie. Le couple et ses deux jeunes enfants accueillent sous leur toit Morad Essa, un requérant d'asile érythréen de 24 ans. Ce projet émane de l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (Osar) promouvant l'accueil d'exilés qui resteront durablement dans nos frontières dans des ménages suisses. But de l'initiative? Accélérer leur intégration. «Une intégration professionnelle, sociale et culturelle ne fait que des vainqueurs: les réfugiés, la société et l'économie suisses et les finances publiques. Nous espérons créer à terme un réseau d'hébergement chez des privés en tant qu'instrument complémentaire aux structures existantes, parfois surchargées et inadéquates», précise Stefan Frei, porte-parole de l'Osar, qui a travaillé main dans la main avec l'Etablissement vaudois d'accueil des migrants (Evam) pour la concrétisation de cette initiative dans le canton. «Nous avons signé une convention en septembre dernier. L'Osar recense des familles volontaires alors que nous identifions les candidats. Les critères? Ces derniers doivent bénéficier de fortes chances d'obtenir une admission provisoire ou un statut de réfugié. Ensuite, c'est la motivation qui compte», relève Evi Kassimidis, chargée de communication à l'Evam, non sans préciser que cette démarche ne permettra pas de résoudre les problèmes de logement actuels avec quelque 350 exilés vivant dans des bunkers...

Totalement adopté
Plus qu'un locataire, Morad Essa est devenu un membre à part entière de la famille. Qui explique les raisons l'ayant poussée à l'accueillir dans son foyer. «J'avais entendu parler de ce projet à la radio romande. L'idée m'a paru bonne. J'ai travaillé un an comme fille au pair aux USA. Une immersion bienvenue pour apprendre la langue et me familiariser avec la culture américaine», déclare Anick Christen, animée aussi de l'envie d'agir en faveur des réfugiés, sensibilisée notamment à la question à travers la tragédie syrienne. De son côté, Alain, son époux, confie avoir été au départ plus sceptique. «J'ai pris le temps de la réflexion. Pensé aux enjeux de la cohabitation, avec nos petits garçons de 5 et 8 ans. A l'infrastructure nécessaire. Avant d'adhérer également à l'idée.» Un pas que le couple ne regrette pas. Bien au contraire. Après un mois et demi de vie commune, Morad Essa a totalement été adopté par la famille et développé une grande complicité avec les enfants. «J'en serais presque jaloux», sourit Alain. Et les Christen d'évaluer à ce stade positivement l'expérience qui durera six mois tout en étant susceptible d'être prolongée ou... interrompue si l'une ou l'autre partie le demande. Un facteur comme un suivi régulier qualifiés de «rassurants» qui ont aussi joué favorablement dans la décision.

Aventure humaine
«On a conscience d'être des privilégiés et de pouvoir partager notre habitation. C'est une formidable aventure humaine. On s'apprend mutuellement beaucoup de choses. Même s'il nous faut parfois recourir à des trésors de créativité pour nous comprendre entre la gestuelle, les dessins... Morad est comme notre fils. On rigole beaucoup ensemble...» Pour les Christen ayant pas mal bourlingué à l'étranger, la présence du jeune homme représente aussi une nouvelle manière de voyager, de se frotter à d'autres cultures. «Au final, tout le monde est gagnant.» Un commentaire que partage l'exilé, ravi de la possibilité qui lui a été offerte après un séjour dans un abri de la protection civile. Et affichant sa volonté à s'intégrer. «Je veux être comme les Suisses. J'aime ce pays», déclare dans un français encore balbutiant l'Erythréen qui suit des cours de langue et rêve de faire une formation de mécanicien. Alors que les Christen précisent l'aider à gagner son autonomie sans pour autant le materner. Un soutien - pratique du français, familiarisation avec les us et coutumes du pays... - pour lequel ils reçoivent un petit coup de pouce financier.

Expérience enrichissante
«Les requérants d'asile touchent 12 à 15 francs par jour pour couvrir leurs besoins de base: nourriture, frais de transport, argent de poche...» chiffre Björn Penelle, de l'Evam. «On demande à Morad une participation... Mais on ne gagne pas d'argent avec ce projet. Et on ne compte pas l'investissement en temps. C'est l'expérience qui nous enrichit» note encore le couple.
Actuellement, quelque 200 familles ont, selon l'Osar, manifesté leur intérêt à héberger des requérants d'asile. «Nous examinons chaque cas. L'émotion et la seule bonne volonté ne suffisent pas», relève encore Stefan Frei. Les Christen sont les premiers à avoir ouvert la voie. Visiblement avec bonheur. Et ce n'est pas le cadet de la tribu qui démentira. Réclamant la parole, le gosse dira, timide, un simple «j'aime bien Morad...».


Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 18 du 29 avril 2015

 
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