Un apprenti refuse de servir de chauffeur à l'amie de son patron
Une étude d'avocats genevois a renvoyé un apprenti deux mois avant la fin de sa formation

Un apprenti employé de commerce a été licencié après avoir refusé de réaliser des tâches d'ordre privé pour son patron. Unia va demander réparation auprès du Tribunal des prud'hommes. A travers ce cas, le syndicat dénonce le manque de protection des jeunes en formation.

«Maître Picot manque de respect pour ses employés.» C'est calmement qu'Alex*, 23 ans au compteur, a raconté devant la presse ses déboires chez Picot, Street & Associés. Sise à Versoix (GE), cette étude d'avocats avait engagé le jeune homme comme employé de commerce il y a deux ans. «Je n'ai reçu aucune reconnaissance pour mon travail et, en plus, j'ai été obligé d'effectuer des heures supplémentaires, de servir de chauffeur à Me Picot et son amie, d'aller avec elle chez Ikea acheter des meubles, les transporter et les monter à son domicile. Elle était enceinte, cela me stressait beaucoup de la conduire et me faisait perdre du temps pour mon travail à l'étude», raconte Alex. Informée, sa commissaire d'apprentissage l'invite à refuser les missions qui n'entrent pas dans le cadre de sa formation. «C'est ce que j'ai fait en début d'année, mais Me Picot m'a dit que j'en assumerais les conséquences», poursuit l'apprenti. «J'ai été relégué aux archives. Le stress et l'angoisse m'ont conduit chez le médecin qui m'a délivré un arrêt de travail de deux semaines pour épuisement professionnel. Quelques jours après, j'ai été licencié au motif d'une rupture de confiance. Deux mois avant la fin de mon apprentissage...»
«Mais dans quelle époque vivons-nous!?», s'énerve d'emblée Me Picot, contacté par L'Evénement syndical. «Je lui ai peut-être demandé une fois de rendre service, ce n'est quand même pas la fin du monde! Je ne l'ai pas obligé, je lui ai demandé de le faire, ce n'est pas la même chose... Je m'étais déchiré les ligaments de la cheville et ma compagne était enceinte de huit mois...» Soit. Mais pourquoi ce licenciement? «Il n'y a rien de plus lâche que de se prétendre malade. Je connais bien le droit du travail, je suis formateur de juges prud'homaux et je suis sûr de l'emporter.» Sauf qu'Alex a été licencié durant le délai de protection et sans véritable motif, il y a donc peu de chances que les Prud'hommes suivent le patron...

Renforcer la protection des apprentis
«Alex a été licencié uniquement parce qu'il a demandé à arrêter de mener des travaux étrangers à ses activités professionnelles, c'est scandaleux», s'indigne le secrétaire syndical Caspar Oertli. «Un apprenti n'est donc pas à l'abri d'un licenciement injustifié. J'ai d'ailleurs un à deux cas par mois sur les bras», assure le responsable des apprentis d'Unia Genève, qui relève que 11% des contrats d'apprentissage sont résiliés avant leur terme. Non seulement un apprenti licencié doit démontrer devant un tribunal le caractère illicite ou injustifié de son licenciement, faute de quoi il est pénalisé par l'assurance chômage, mais il lui faut retrouver une place d'apprentissage pour pouvoir passer ses examens. Face à cette situation, Unia veut améliorer la protection des jeunes en formation. «Nous demandons déjà que la formation des apprentis sur leurs droits soit renforcée et qu'elle ait lieu en début d'apprentissage et non à la fin», souligne Caspar Oertli.
Unia a demandé à l'Office pour l'orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC) de retirer Picot, Street & Associés de la liste des entreprises formatrices. Surtout qu'une autre apprentie dans l'étude a été licenciée en même temps qu'Alex. Lui a eu le courage de s'adresser au syndicat et de témoigner. «Je veux que mes droits soient respectés. Je le fais aussi pour ma collègue de 18 ans qui a été licenciée», explique le jeune homme. N'ayant plus de contrat d'apprentissage, il pourra tout de même passer ses examens finaux à la fin du mois, ayant obtenu une dérogation. Son CFC d'employé de commerce et sa maturité commerciale en poche, le jeune homme prévoit de poursuivre ses études en rejoignant une haute école de gestion. En attendant la décision des Prud'hommes.


Jérôme Béguin

* Prénom d'emprunt.

 

 

Edition n° 19 du 6 mai 2015

 
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