Des mots pour s'évader de la chaîne
L'ouvrier écrivain Silien Larios oeuvre à la rédaction d'un nouveau livre. Intermède avant le retour à un travail à la chaîne

En résidence artistique à Monthey, l'ouvrier écrivain Silien Larios œuvre à la rédaction d'un nouveau livre. Intermède avant le retour à un travail à la chaîne...

Ironie du sort, le français Silien Larios, pseudonyme utilisé pour signer ses romans, n'aime ni les voitures, ni la vitesse et ne possède pas de permis de conduire, ayant plusieurs fois raté l'examen. Cet homme de 45 ans se consacre pourtant depuis plus de 23 ans à la fabrication d'automobiles. Engagé comme travailleur intérimaire en 1991 dans l'usine PSA Aulnay, il ne la quittera qu'à sa fermeture, en 2013. Avant de retrouver un nouveau job dans une de ses filiales, en région parisienne. Aujourd'hui, cet ouvrier à la chaîne, en résidence artistique à Monthey, a pris un congé sabbatique de deux mois pour s'atteler à la rédaction d'un nouveau livre, après avoir publié aux Editions libertaires «L'usine des cadavres». Une autofiction qui relate la fin d'une usine au nord de Paris. L'entreprise où Silien Larios a passé plus de vingt ans de son existence, maîtrisant tous les arcanes de ce microcosme relaté de l'intérieur.

L'éternel retour
«L'idée de raconter la vie dans l'usine me trottait depuis longtemps dans la tête mais je n'avais pas vraiment de sujet. Celle-ci s'est concrétisée lorsque sont apparus les premiers signes de sa fermeture», précise Silien Larios qui va alors profiter de cet événement pour se lancer dans l'aventure. L'utiliser comme levain à une matière qu'il connaît sur le pouce. Mélangeant des éléments passés au présent. Récoltant les témoignages de ses collègues. Relatant sans concession les luttes de pouvoir, magouilles et manipulations des différentes organisations trotskistes. Un moyen de vider son sac, un exutoire pour ce tôlier retoucheur qui décrit de manière quasi clinique l'ennui du travail à la chaîne. «Des gestes qui se répètent sans cesse. Une loi de l'éternel retour. Avec une fatigue qui augmente de plus en plus. Des accidents de travail...» résume Silien Larios qui, de son côté, cherche à s'évader par la pensée pour échapper à cette aliénation. Ne pas devenir ce robot des temps modernes. Oublier... Heureusement, l'ouvrier ne manque pas de ressources.
Passionné de musique classique et de cinéma - il cite au passage Visconti, Chaplin, Pialat ou encore Bunuel -, de littérature dont, parmi ses auteurs préférés, Marcel Proust et Ferdinand Céline, l'homme confie qu'il prendra aussi une fonction syndicale pour «passer le temps». «Un petit plus... C'est un peu léger de le dire mais vrai.» Une démarche qui va néanmoins nécessiter un certain courage. Quand Silien Larios devient membre de la CGT en 1996 - puis des années plus tard délégué -, les velléités militantes se révèlent particulièrement mal vues dans l'usine. L'adhésion s'opère dans la clandestinité. «A l'époque, on risquait d'être viré. Il fallait agir secrètement. Intimidation et pression s'exerçaient sur les activistes. Seul le syndicat maison était toléré. Le syndicat patronal, avant que n'intervienne, en 2001, un changement à la direction et une normalisation dans le domaine» témoigne le tôlier retoucheur qui, au cours de ces décennies à PSA Aulnay, vivra trois grèves, en 2005, en 2007 et la dernière, en 2013, alors contre la fermeture de la société.

L'éthique comme fil rouge
«J'ai vécu la colère ouvrière. Et aussi la dignité retrouvée. La souffrance mais également la joie, la solidarité, les engueulades, les franches rigolades dans un univers contenant une forte proportion d'immigrés, des Espagnols, des Portugais, des ressortissants des pays du Maghreb... J'ai raconté ce qui s'est passé dans les rangs de Lutte ouvrière, une organisation sectaire, autoritaire qui a failli dans sa mission, les magouilles en tous genres, les rapports de force syndicaux... J'ai tout balancé» poursuit Silien Larios, plaçant l'éthique au-dessus de tout. Utilisant ses soirées et week-ends pour écrire ce roman. De la littérature prolétarienne que cet anarchiste sans parti qualifie lui-même de plutôt «crue, violente» - «je ne fais pas dans la dentelle» - non sans rendre la rage qui en émane, «musicale et chargée d'émotion». Un pavé en tout cas dense et sans concession où le fantastique trouve aussi quelques brèches pour se profiler...

Sans appréhension
Se ressourçant dans la culture - «qui embellit les choses et m'aide à vivre» - et les rencontres, ce pessimiste humaniste rêve aujourd'hui de trouver le bonheur. Un concept qu'il associe à la découverte de l'âme sœur. Dans l'intervalle, l'écrivain apprécie pleinement son séjour dans sa résidence artistique à Malévoz, dans l'enceinte de l'hôpital psychiatrique éponyme. Un lieu à la source du livre fantastique qu'il est en train de rédiger. «Ce congé sabbatique me permet de sortir pour un temps de la chaîne» note-t-il, même s'il a déjà intégré dans son récit des éléments liés à la fin de la raffinerie de Tamoil... rattrapé par son quotidien... Qui le ramènera en juin prochain à l'usine où il rangera par paquets de dix des pièces dans des caisses en fer. Tout au bas de l'échelle... «Je n'appréhende pas cette reprise. C'est la vie», déclare néanmoins Silien Larios qui a su transcender sa morne et dure existence de prolétaire en assemblant les mots. En transformant sa sueur en encre créative. En recourant à un verbe libératoire propre à briser les chaînes... 


Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 19 du 6 mai 2015

 
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