Yves Laplace traverse des plaines tourmentées
L'écrivain genevois publie Plaine des héros un roman autour du fasciste et homme de lettres Georges Oltramare

«Tout aurait pu nous rapprocher...» Yves Laplace ne cache pas sa fascination pour le «Beau Géo» auquel il consacre son dernier roman, «Plaine des héros» (éd. Fayard). Comme Georges Oltramare (1896-1960), Laplace est Genevois, journaliste, écrivain, auteur de pièces de théâtre. Tous deux sont lauréats du Prix Schiller. «Tout aurait pu nous rapprocher... sauf la politique.»
A l'instar d'un Brasillach, d'un Céline ou d'un Drieu la Rochelle, l'homme de lettres fut aussi un fasciste. Renvoyé du quotidien La Suisse en raison de la virulence antisémite de ses chroniques, Oltramare avait lancé son propre journal en 1923, Le Pilori, dans lequel il exécutait avec un certain succès (le tirage atteindra les 20000 exemplaires) la gauche, les politiciens, les affairistes et les Juifs. Dans les années 30, il fut à la tête de l'Union nationale et il organisa le funeste meeting du 9 novembre 1932 qui provoqua l'intervention de l'armée, une fusillade et la mort de treize manifestants antifascistes à Plainpalais. Emmené dans les fourgons de l'armée allemande, le «Petit Duce de Genève» se retrouva en juin 1940 à Paris où il s'engagea à corps perdu dans la collaboration.
«Depuis 30 ans, je m'intéresse à des "irréguliers" qui sont, tour à tour, des fous, des assassins, des visionnaires, des gourous, des obsédés et des idéologues. Parmi eux, les fascistes ne sont pas les moindres. Oltramare réunit toutes les caractéristiques de mes personnages: c'est un homme de théâtre, un écrivain de talent, un séducteur, un batteur, un idéologue, mais aussi un pervers», confie Yves Laplace. «Et je me sens touché par cette période de l'histoire genevoise parce qu'elle a coïncidé avec l'enfance de mon père, qui m'a livré ses souvenirs.»

Plaine, ma plaine
«Je m'étais déjà intéressé à la séduction fasciste dans un précédent livre, "L'Inséminateur". L'enjeu de ce nouveau roman est de montrer comment l'obsession antisémite et fasciste éclate dans un drame familial et en quoi elle est irrationnelle et meurtrière», explique le romancier. On ne s'ennuie pas à lire cet artisan doué de la littérature romande. Les faits rapportés dans «Plaine des héros» sont véridiques et bien documentés, le «roman» tient dans la structure très travaillée. Prenant la forme d'un dialogue, le récit tourne d'abord autour de la plaine de Plainpalais. Ensuite, on s'envole vers les lointaines plaines russes avec un improbable neveu juif d'Oltramare, que Laplace a découvert et pour lequel l'antisémite notoire s'était pris d'affection. Le neveu nous fait entrer dans l'intimité de son oncle, qui, du coup, devient moins salaud à nos yeux. «Si les fascistes n'étaient que des brutes et des crétins, il serait facile de les combattre. A l'instar d'Oltramare, nous n'avons pas affaire à des gens sans culture, sans nuance ni séduction», justifie Yves Laplace. «Un écrivain ne peut simplifier la réalité. Au contraire, je considère que son rôle est "d'obscurcir", de dire la complexité. En cette époque de crise, où la caricature remplace la dialectique, nous avons besoin de nuances.»

Vol noir des corbeaux
L'écrivain engagé entend souvent le vol noir des corbeaux sur nos plaines. «L'âge d'homme en Bosnie» et «Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica», deux essais signés, respectivement, en 1997 et 1998, viennent d'être republiés sous le titre «Reprise. De Sarajevo à Srebrenica vingt ans plus tard» (éd. d'En bas). Le premier livre déplorait le fourvoiement d'une autorité éditoriale comme Vladimir Dimitrijevic, le fondateur de L'Age d'Homme, le second s'interrogeait sur l'aveuglement de Peter Handke, «l'un des plus grands écrivains de notre temps, par ailleurs de gauche», tous deux relais des positions proserbes. N'est-ce pas de l'histoire ancienne? «Nous n'en avons pas fini avec le négationnisme, quelle que soit la forme qu'il peut prendre. Il nous faut continuer à réfléchir à ces événements pour éviter qu'ils ne se reproduisent», répond-il. Se décrivant comme un marxiste brechtien, Laplace est aussi un intellectuel antitotalitaire. Pour lui, il vaut mieux avoir raison avec Finkielkraut que tort avec Handke.

Miroir du monde
Tout en enseignant le théâtre et l'écriture dans un collège, le Genevois est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. «Ecrire est ma façon de m'inscrire dans ce monde.» Mais il n'y a pas que la littérature et le théâtre dans la vie, il y a aussi le foot!... Arbitre amateur depuis trente ans, il voit le ballon rond comme un miroir du monde: «On y retrouve ses qualités, mais aussi tous ses travers. Le football reflète aujourd'hui la mainmise de la finance sur l'économie et de celle-ci sur la politique. Il reste cependant un facteur de cohésion sociale. Soutenir une équipe nationale, j'estime que c'est là un bon patriotisme.» Et que faire, selon lui, du Servette, au bord de la faillite? «Le Servette représente encore quelque chose pour les classes populaires. Il s'agit aussi du club qui fait le plus pour la formation des jeunes joueurs en Suisse. Il ne faut pas lui opposer le Grand Théâtre, on peut très bien soutenir à la fois la culture et le sport.»


Jérôme Béguin

 

Edition n° 20 du 13 mai 2015

 
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