Le Kosovo dans la peau
L'histoire de Demë Jashari est étroitement entremêlée à celle de son pays d'origine même si sa vie est résolument en Suisse

Demë Jashari revient d'un énième voyage au Kosovo où vit encore une grande partie de sa famille dont sa mère de 95 ans, ses deux sœurs et cinq frères, et de nombreux neveux et nièces. Et, comme à chaque retour, la déception prédomine. «Au niveau politique, économique, social et culturel, rien ne va», assène-t-il d'une voix posée et calme. «La corruption gangrène le pays, les privatisations et les faillites artificielles ne profitent qu'aux cercles mafieux. Ceux qui ont un travail dans la petite restauration sont exploités, des universitaires gagnent 200 euros par mois pour servir des cafés, les médecins formés sont happés par l'Allemagne, les ouvriers mécontents.» Preuve en est, l'exode de ce début d'année estimé à près de 100000 personnes (sur 1,8 million d'habitants). «Les gens ne voient pas de perspectives car les politiques ont tué l'espoir. L'euphorie, la grande joie de la proclamation de l'indépendance il y a 7 ans sont vite retombées», relate celui qui vit la politique kosovare de l'intérieur, malgré la distance propre à son statut d'émigré. Et ce, depuis 26 ans.

Opposant politique
Son exil est particulier en regard des diverses vagues migratoires du Kosovo. Demë Jashari n'est en effet pas venu en Suisse comme saisonnier dans l'agriculture ou sur les chantiers dès la fin des années 60, ni comme requérant d'asile pendant la guerre des Balkans. C'est en 1989, le 10 juin, qu'il quitte son pays afin d'échapper au risque d'être emprisonné pour avoir revendiqué des droits pour les Kosovars albanophones. Et la prison, il connaît, lui qui l'a subie durant 11 mois et demi (de 1979 à 1980), suite à son engagement pour l'obtention du statut de république pour le Kosovo, au même titre que les autres régions de la Fédération yougoslave. A sa sortie, sans jugement, c'est une vie en sursis qui l'attend. «On m'a relâché, mais j'ai perdu le droit de vote, de travailler, de communiquer. On peut dire que je vivais une sorte d'assignation à résidence. Le peu de gens qui venaient me voir étaient ensuite convoqués devant le juge. A partir de 1986, on m'a permis d'enseigner dans une école primaire. Mais c'est justement à cette période que l'oppression a augmenté: des auteurs albanophones ont été biffés des programmes scolaires, l'histoire revue et le statut même d'autonomie remis en question», se souvient Demë Jashari qui n'a jamais cessé de s'engager, plus ou moins clandestinement.

De la dureté du chantier
Lorsqu'il quitte son pays en 1989, à l'âge de 32 ans, son idée est de rejoindre des cousins à Bruxelles pour quelques temps. Sur la route, il s'arrête à Zurich. Sans le sou, il dort 5 jours dans des cabines téléphoniques, puis se retrouve dans une manifestation de compatriotes devant l'ambassade yougoslave. Il est hébergé par ces ouvriers de chantiers saisonniers, alors qu'ils vivent déjà à 11 dans un studio, et n'ont pas assez d'eau pour se doucher chaque jour. «Je me rappelle les voir rentrer du boulot, ouvrir une boîte de conserve pour souper et se coucher une demie heure après. Ce sont eux qui m'ont conseillé de déposer une demande d'asile.»
La réponse positive ne tombera que quatre ans plus tard. Entre-temps, Demë Jashari, transféré à Lausanne, s'essaie au chantier lui aussi. «Mon premier métier en Suisse: ferrailleur. J'ai tenu 2 jours et demi. Je me souviens, au moment de la pause, m'être couché sur un panneau et, en me redressant, avoir eu l'impression qu'il était collé à mon dos tant j'avais mal partout. J'ai démissionné et, le jour même, on me proposait un poste à la cafétéria de la Radio suisse romande comme casserolier. C'était mon 2e job. Ensuite j'ai bossé à nouveau comme aide ouvrier sur un chantier. Puis dans la restauration, à la cantine des IRL.» C'est là, en descendant la poubelle dans un endroit non sécurisé qu'il tombe de 5 mètres. Après un deuxième accident quelques mois plus tard, de voiture cette fois-ci, et une mauvaise prise en charge médicale, s'ensuivent des années de doute, de douleurs et de combat.
Quelques années plus tard, ayant appris le français en autodidacte, l'intellectuel reçoit des mandats de traduction puis collabore avec l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (Osar).
La guerre du Kosovo éclate, générant un afflux d'exilés de guerre. «On vivait cette guerre devant la télévision. Les ouvriers kosovars avaient leur corps ici, mais leur tête là-bas... Je ne sais pas comment c'est possible qu'il n'y ait pas eu davantage d'accidents sur les chantiers suisses.» Actif dans une association politique proche de la ligue démocratique du Kosovo (LDK), le pacifiste rêvait de solutions institutionnelles. «Mais, dans mon for intérieur, je savais que si le Kosovo voulait se libérer de la tutelle serbe, la guerre, ou plutôt le massacre, serait inéluctable. Sans l'intervention de l'Otan, je me demande si on pourrait encore parler du Kosovo...» 


Aline Andrey


Le témoignage radiophonique de Demë Jashari sera diffusé en direct sur Radio Django - www.django.fm - et en public à Pôle Sud, mardi prochain, entre 18h et 19h. Les podcasts seront disponibles ensuite sur le site.

 

 

Edition n° 25 du 17 juin 2015

 
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