15000 maçons manifestent pour une meilleure convention
Les manifestants ont appelé la Société des entrepreneurs à ouvrir des négociations

Plus de 15000 travailleurs de la construction ont manifesté samedi à Zurich pour une meilleure convention nationale de la branche, pour le maintien de la retraite à 60 ans, pour une protection efficace contre les intempéries et contre le dumping. Les manifestants se sont élevés contre le refus des entrepreneurs d'ouvrir des négociations permettant de régler ces problèmes. Ils ont promis un «automne chaud» si leurs appels devaient ne pas être entendus.

Autour de midi, ce samedi 27 juin, Zurich se met à l'heure syndicale. Sifflets, tambours et slogans résonnent dans la gare centrale où convergent des trains spéciaux convoyant des travailleurs de la construction venus de toute la Suisse, ralliant leurs collègues arrivés en car. «Retraite à 60 ans», «Plus de protection pour les travailleurs», «Stop au dumping»: les banderoles annoncent la couleur. Les travailleurs de la construction et celles et ceux qui les soutiennent sont aujourd'hui plus de 15000 à défiler. Dans les rues les plus huppées, une trentenaire couverte de bijoux se plaint avec colère d'un bruit que ses délicates oreilles ne sauraient supporter. Peut-être s'accommode-t-elle plus facilement du bruit des marteaux piqueurs de ceux qui construisent les villas cossues de la côte dorée zurichoise...

Manque de respect
Juché sur la tribune à l'Helvetiaplatz où les manifestants se rassemblent après un long parcours ponctué par un épisode orageux, Nico Lutz, responsable de la construction au comité directeur d'Unia, s'adresse aux maçons et rappelle une évidence qu'il eût été bon qu'entendît cette dame. «Regardons autour de nous. Qui a construit les maisons? Les rues? Les tunnels dans ce pays? Jour après jour, vous faites un travail dur et pénible. Chaque année, un maçon sur cinq est victime d'un accident et plus de 70 collègues ont laissé leur vie sur les chantiers ces cinq dernières années. Aujourd'hui les maçons subissent une grosse pression. Ils doivent travailler même pendant les intempéries, au mépris des dangers. C'est pourquoi nous avons besoin d'une convention nationale avec plus de protection. C'est nécessaire et vous le méritez.» Or la veille de cette manifestation mise sur pied par les syndicats Unia et Syna, la Société suisse des entrepreneurs (SSE) réitérait son refus de toute négociation, se contentant dans un communiqué d'appeler Unia à signer la prolongation de l'actuelle convention nationale pour 2016. «Les entrepreneurs refusent de nous parler. C'est un manque de respect pour le travail que vous faites jour après jour. Cela annonce un automne chaud!»
La SSE a également assuré vouloir «offrir» une convention nationale «généreuse» et «optimale» tout en proclamant que les salaires de la construction étaient déjà très bons. De quoi faire bondir José Mota d'Echallens, contremaître dans le génie civil. «C'est de la provocation et de la manipulation. Cela sous-entend qu'on serait trop bien payés, qu'on nous ferait des cadeaux. Or, le salaire, nous le méritons largement. On n'a jamais fourni autant d'effort qu'aujourd'hui, sous la pression des délais et les exigences de rendement. Et pourtant, depuis plusieurs années, nos salaires bougent très peu. Je dirais même que notre pouvoir d'achat recule, compte tenu de l'augmentation constante des primes d'assurance maladie. Si les patrons gagnent bien leur vie, c'est grâce à nous. Il faut donc partager les bénéfices. Il y a heureusement des employeurs corrects qui respectent les travailleurs. Mais il y a aussi ces patrons qui n'ont d'autre but que de faire de l'argent à tout prix, de remplir les poches des actionnaires, au mépris des conditions de travail et de la santé des travailleurs. Et ce sont ces gens-là qui essaient d'insinuer que nous serions des privilégiés.»
Face à la SEE qui presse les syndicats de signer la prolongation de la convention actuelle, sans aucune modification, José Mota s'indigne: «Ce n'est pas aux patrons de dicter leur loi, de nous imposer une convention, sans discussion, unilatéralement. Cette dernière doit passer par une négociation et être le résultat d'un consensus. Le contraire est digne de méthodes dictatoriales, loin des usages démocratiques. Pour influencer l'opinion publique, la SSE prétend que le blocage vient des syndicats, alors que c'est le contraire. En réalité, certains cherchent à casser nos acquis. Mais on ne se laissera pas faire!»
Les manifestants ont également demandé un renforcement des mesures visant à lutter contre le dumping salarial, un fléau qui se traduit par une pression sur les salaires, une péjoration des conditions de travail et prête le flanc à la concurrence déloyale.
Pour Alfonso Casais, 49 ans, maçon à Nidau: «Nos revendications ne sont pas démesurées. Elles sont justes et méritées. J'espère vraiment que nous serons entendus.»

Pierre Noverraz


Pas touche à ma retraite à 60 ans!
La ferme volonté des travailleurs de maintenir le système de retraite à 60 ans dans le secteur principal de la construction était au cœur de la manifestation. Pour mémoire, une fraction dure du patronat tente aujourd'hui de remettre en cause cet acquis obtenu de haute lutte il y a dix ans, sous prétexte que son financement deviendrait insuffisant dans quelques années, en raison de l'augmentation du nombre de rentiers. Or, les experts ont démontré que cette augmentation ne serait que passagère et que l'équilibre reviendrait en 2025. Selon Nico Lutz, «les maçons seraient prêts à cofinancer une adaptation temporaire des cotisations». Mais pas question de transiger sur le fond. «Celui qui attaque la rente à 60 ans, attaque le dignité des maçons. Nous allons lutter pour en assurer le maintien et si nécessaire partir en grève.»
Interrogé sur le chemin de la manifestation, le Biennois Walter Kocher, chef de chantier, est catégorique: «Nous avons beaucoup lutté pour obtenir la retraite à 60 ans. Nous sommes prêts à nous battre jusqu'au bout pour la conserver. Il faut savoir qu'à cet âge, celui qui travaille sur les chantiers est usé, fatigué, au bout du rouleau. C'est un métier dur, où l'on doit endurer la pluie, le froid et les grosses chaleurs. Dans les entreprises, les travailleurs qui ont plus de 50 ans souffrent très souvent de maux de dos, d'épaules, d'articulations. Et les risques d'accidents deviennent plus importants. Dont certains malheureusement sont mortels. Cela montre bien que ce que nous demandons n'est pas excessif. Loin de là. C'est quelque chose de juste et de raisonnable. Nous voulons simplement que le financement de la retraite à 60 ans soit assuré pour le long terme. Et pour cela, il suffit d'augmenter très légèrement la participation patronale. Et de notre côté, nous serions disposé à apporter notre contribution. Ce financement supplémentaire serait passager, car l'équilibre entre les cotisants et le bénéficiaire de la retraite va se rétablir dans quelques années.»
Même constat chez José Mota d'Echallens, contremaître dans le génie civil. «Je me bats pour la retraite à 60 ans depuis ma jeunesse déjà. C'est une chose qui m'a toujours touché car sur les chantiers, j'ai assisté à trop de choses injustes qui frappent les plus âgés. J'ai vu des collègues se faire licencier dès 55 ou 58 ans, après 30 ans de boîte et parfois davantage. Leurs employeurs l'ont fait sans aucun scrupule, uniquement en prétendant que ces gens leur coûtaient trop cher. Dans ces conditions, la retraite à 60 ans est la moindre des choses. Nous ne permettrons pas qu'elle soit remise en cause, sous prétexte d'équilibre financier. Assurer sa stabilité en 2016, comme le promet la SSE, ne suffit pas. Il faut des garanties à long terme. Et nous ferons tout pour les obtenir.
José Meno, maçon à Yverdon, abonde dans ce sens. «J'ai 59 ans et je peux bénéficier de cette retraite à 60 ans. Mais je viens manifester pour les autres, comme les autres avaient manifesté pour moi. C'est un devoir de solidarité. Je ne peux pas imaginer que l'on puisse remettre cette retraite en question, surtout que le travail devient de plus en plus dur sur les chantiers. La pression des délais s'accentue et le stress augmente. Avec l'âge, ces conditions sont de plus en plus difficilement supportables. Il est donc inadmissible que le patronat veuille maintenant remettre en cause cette retraite. Surtout que le secteur de la construction se porte très bien, avec des bénéfices importants. Si je manifeste aujourd'hui à Zurich, c'est aussi parce que je veux une convention qui garantisse une véritable protection contre les intempéries ainsi que des vacances qui ne soient pas imposées en fonction du rendement.»
PN



Intempéries: pour une meilleure protection
Les travailleurs de la construction ont également souligné leur volonté d'ancrer dans leur convention nationale une véritable protection contre les intempéries. A la tribune, David, maçon vaudois, a mis en lumière les dysfonctionnements du système actuel. Trop souvent, «les patrons refusent de faire appel à l'assurance intempéries, autrement dit au chômage technique. Cela parce qu'en cas d'arrêt de travail prolongé à cause de la météo, les deux premiers jours d'arrêts sont à leur charge». Donc, «ils préfèrent nous obliger soit à continuer de bosser sous la pluie, dans le froid, ou sous la canicule, avec tous les dangers que cela représente; soit à compenser les heures de travail perdues en nous piquant des heures supplémentaires accumulées sur notre compte; soit à accepter une réduction de salaire ou une réduction de nos jours de vacances, ou alors carrément accepter de ne pas être payé du tout». Résultat: «Dans tous les cas, c'est nous qui passons à la caisse au lieu de l'entreprise.» Il réclame donc un système juste, mesurable et équitable. En écho à son intervention, les manifestants ont scandé: «Maçons sous la pluie, patrons à l'abri.»
PN

 

 

Edition n° 27/28 du 1 juillet 2015

 
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