Travailler online entre risques et chances
Journée de formation sur la thématique travailler et vivre online

Movendo, l'institut de formation des syndicats, a organisé une journée consacrée au travail online. A cette occasion, plusieurs spécialistes se sont exprimés sur les avantages, les inconvénients et les risques psychosociaux de ces nouvelles formes de travail avant que les participants n'approfondissent la thématique dans des ateliers.

«Le télétravail et d'autres formes de travail et de communication virtuelle influencent de manière croissante notre quotidien.» Partant de ce constat, Movendo, l'institut de formation des syndicats, a organisé le 30 juin dernier à Fribourg, une journée d'études et de réflexion consacrée à la thématique. Un sujet abordé par différents conférenciers aussi bien sous l'angle des chances que pouvait offrir le travail online que ses risques, en particulier psychosociaux, le fait d'être constamment atteignable constituant un facteur aggravant en la matière. Une occasion aussi pour la cinquantaine de personnes présentes à la rencontre, d'échanger des expériences et de rechercher des solutions dans le cadre d'ateliers spécifiques.

Enjeux majeurs de luttes futures
Ouvrant la manifestation, Pierluigi Fedele, membre du comité directeur d'Unia, a insisté sur l'importance que les travailleurs, en matière de sécurité et de santé au travail, se réapproprient la parole. Qu'ils n'apparaissent pas uniquement sur des graphiques ou dans des statistiques mais deviennent des experts du domaine. «Cette journée est une brique à l'édifice. La sécurité et la santé au travail font partie des enjeux majeurs des luttes futures.» Et le représentant syndical d'évoquer la souffrance de salariés victimes notamment de cancers professionnels - chaque année 100000 personnes dans l'Union européenne en meurent - ou de troubles psychosociaux. Chercheur en sociologie, Nicola Cianferoni a fait part de ses réflexions sur le travail partant «du temps industriel et de son apogée... à sa crise», avec un nouveau paradigme, always and everywhere (toujours et partout). Si, avec la révolution industrielle, le travail est devenu un temps à part, la restructuration du secteur, dès 1974-75, a modifié les règles avec une multiplication des statuts temporaires, une porosité des frontières entre vie professionnelle et privée et une désynchronisation des temporalités. Et le spécialiste de citer à titre d'exemple, concernant ce dernier point, les pratiques de certains commerces de détail où les pauses de midi sont très longues mais où l'on travaille alors tard le soir...

En quête d'équilibre
Elodie Baerlocher, psychologue du travail et des organisations, collabore avec le Bureau Und qui conseille les entreprises pour favoriser l'équilibre entre vie professionnelle et familiale. La conférencière a évalué les avantages et inconvénients des nouvelles formes de travail à la lumière de cette quête de conciliation. Parmi les problématiques potentielles retenues, elle a cité la question des délais, de la sécurité de l'information (pour les entreprises), la disponibilité permanente, l'absence d'interaction - sachant que 60% de la communication se révèle non verbale - la perte du sentiment d'appartenance... Mais aussi les atouts que peuvent représenter davantage de flexibilité et d'autonomie dans sa gestion du travail - on peut choisir quand on veut faire ses heures - l'aspect positif d'équipes virtuelles pluridisciplinaires et multiculturelles... «Il y a toujours le pour et le contre... Certains estiment aussi qu'il est important d'avoir, chez soi, un espace réservé au travail pour la concentration. En même temps, les open space ne répondent pas davantage à ce type d'exigences.» La discussion a aussi porté sur la décision de certaines entreprises de tirer la prise à 20h, interrompant l'accès aux messages électroniques et serveurs...

Marge de manœuvre amputée
L'exposé de Rafaël Weissbrodt, ergonome, a porté sur les défis et potentialités de ces nouvelles formes d'emploi. Et l'homme de noter, en préambule, les liens entre les personnes de sa profession et les syndicats. Avant d'entamer sa conférence par différentes situations illustrées impliquant l'usage des technologies de l'information et de la communication (TIC). Du télétravail - avec une porosité des frontières entre vie professionnelle et privée - au portable que l'on guette durant la pause de midi, posé sur son plateau-repas, en passant par le voice picking. Une pratique notamment en vigueur dans la gestion de commandes où l'employé, travaillant dans un entrepôt, casque sur la tête, suit les ordres que lui donne une machine. «Le salarié quittance les demandes de la machine en les répétant. Une robotisation du travail qui réduit, ampute la marge de manœuvre de l'opérateur.» Rafaël Weissbrodt a aussi précisé la nature de son activité. «L'ergonome contribue à la conception et à l'évaluation des tâches, du travail, des produits, des environnements et des systèmes en vue de les rendre compatibles avec les besoins, les compétences et les limites des personnes. L'objectif est d'améliorer le bien-être des opérateurs et l'efficacité globale des systèmes.»

Donner du sens
Ses interventions portent aussi bien sur des questions physiques, comme la posture du salarié, que la charge mentale ou l'organisation du travail. L'analyse effectuée se base sur une situation de travail globale: matériel, environnement, outils, espace, formation, objectifs de productivité... Enumérant les différents apports possibles des TIC, Rafaël Weissbrodt a également listé les problèmes qu'elles pouvaient générer. Un management à distance n'offrant pas de soutien social, une fragilisation des collectifs de travail, une perte de sens dans le travail effectué... «Le travail se dématérialise. Il faut le reconceptualiser pour lui donner du sens... Il n'y a pas de bien-être au travail sans le sentiment d'effectuer un job de qualité», a conclu l'ergonome insistant sur l'implication du travailleur qui doit pouvoir participer aux conditions de mise en place des nouvelles technologies.
De son côté, Luca Cirigliano, secrétaire central de l'Union syndicale suisse, a parlé des bases légales en matière de temps de travail, d'heures supplémentaires - considérées comme telles au delà de 45 heures par semaine pour une majorité de salariés - et de saisie des heures effectuées. En ce qui concerne ce dernier point, son intervention s'est aussi concentrée sur les nouvelles règles qui entreront en vigueur en janvier pour certaines catégories de travailleurs susceptibles d'être alors exemptées de noter leurs horaires, sous réserve de certains critères: convention collective de travail spécifique, revenu annuel brut de 120 000 francs minimum, 50 % au moins d'autonomie dans l'activité...

Sonya Mermoud

 


Des solutions collectives
Trois ateliers ont permis aux participants d'approfondir la thématique dont un consacré aux «conséquences psychosociales et à la protection des travailleurs». Dans ce dernier, le groupe a abordé la question des changements opérés dans l'organisation du travail avec, pour corollaire, une augmentation du stress. Un facteur lié à la réduction de personnel, une charge de travail accrue, une tendance à l'individualisation, des nouvelles technologies générant davantage de tâches administratives, l'absence de cadres sur le terrain, des objectifs qui sont définis sans tenir compte de la temporalité... Les participants ont ensuite réfléchi à différentes pistes pour tenter de remédier aux problèmes, soulignant la nécessité de solutions collectives, la charge de travail devant être négociée avec les salariés, principaux experts car les premiers concernés. Ils ont aussi évoqué les risques d'individualiser les problèmes ou de recourir à une médicalisation pour tenter d'y faire face. Et relevé l'importance d'un taux élevé de syndicalisation pour construire un rapport de force. Autres mesures évoquées: l'intervention d'inspecteurs du travail et une bataille au niveau juridique pour parvenir à une définition claire, dans la législation, des maladies professionnelles.
SM


Une application pour dire stop!
Le mot de la fin a été prononcé par Beat Ringger, secrétaire central du Syndicat des services publics et membre du Réseau de réflexion Denknetz. A la veille de prendre sa retraite anticipée, le jeune sexagénaire a lancé l'idée d'une nouvelle application baptisée Liberty qui pourrait être activée par ses détenteurs quand ils ne veulent pas être dérangés. Un moyen pour pouvoir se réapproprier sa liberté et jouir d'un réel temps à soi. «Formidable outil pour être constamment informé, les nouvelles technologies de l'information et de la communication nous poussent parallèlement à nous montrer tout le temps disponibles, à participer, à être de moins en moins concentrés sur ce qu'on fait. Ce sont de nouvelles armes pour accroître la productivité, voire l'exploitation. Le smartphone, notamment, augmente le rythme du travail et est un moteur de stress et de pression... L'application serait une contre-offensive, une action parmi d'autres, avec pour mot d'ordre: liberté. Un outil pour récupérer le contrôle sur notre temps de vie...»
SM

 

 

Edition n° 29/30 du 15 juillet 2015

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page