Un grand merci Pierre
Il est temps pour notre collègue Pierre Noverraz de profiter des joies de la retraite

Notre collègue et ami Pierre Noverraz se retire, l'occasion pour la rédaction de lui rendre hommage et de le remercier pour son travail de qualité durant toutes ces années. Aujourd'hui, il retrace sa carrière, ses débuts d'ouvrier, les origines de ses engagements syndicaux mais aussi l'importance de ses voyages dans la construction de son identité. Il revient enfin sur trois événements qui l'ont marqué.

A la retraite depuis quelques semaines, Pierre Noverraz, journaliste à L'Evénement syndical pendant plus de quinze ans, se montre soulagé. Après 49 ans à bosser, il l'attendait de pied ferme. En charge de la région jurassienne, neuchâteloise et biennoise, friand des sujets économiques et toujours à l'écoute de la vie syndicale et sociale, Pierre a toujours eu cette proximité avec les militants. «Pour moi, on fait partie de la même famille, en fait, je me sens toujours ouvrier dans l'âme!»
Et pour cause, né à Moutier il y a 65 ans, il grandit avec sa mère et ses deux frères. Au décès de son père quand il a un an seulement, sa mère travaille comme femme de ménage et fait du travail d'horlogerie qu'elle livre à l'usine. «On vivait modestement, mais on s'en accommodait.» A 16 ans, il commence un apprentissage de typographe, et se syndique pour la première fois. «A l'époque, se syndiquer était un devoir, on n'avait pas le choix. Et c'est tant mieux.» Au bout de deux mois, ne supportant pas d'être exploité par son patron, il rend son tablier et part chez un autre employeur qui l'embauchera pendant dix mois comme ouvrier. Il touche presque à tout: brochage, reliure, encartage et même livraison. Il reprend ensuite son apprentissage et quatre ans plus tard, une fois son diplôme en poche, il passe par plusieurs entreprises, dont une où il sera renvoyé pour avoir déclenché une grève. En parallèle, il fonde à la fin des années 60 un mouvement de gauche à Moutier, une plateforme libre, autogérée, gratuite et accessible à tous, baptisée «le Caneton».

Le journalisme comme vocation
Au début des années 80, le métier évolue, notamment avec la photocomposition, et ne lui plaît plus. «Pour m'en sortir, j'avais deux issues: le graphisme ou le journalisme.» Le premier estimé trop complexe et le second plutôt familier, il se lance et fait un premier remplacement à 33 ans dans un quotidien de Porrentruy. Un mois plus tard, c'est La Suisse qui le drague. Il y fera son stage RP et y restera jusqu'à ce que le titre fasse faillite. Notre journaliste confirmé travaille ensuite à la radio au sein de la Radio suisse romande, une expérience «riche et passionnante» à laquelle Pierre met fin au bout de cinq ans pour revenir à la presse écrite. Après une courte période de free-lance, c'est à Terre et Nature et à L'Evénement syndical qu'il décide de terminer son parcours professionnel. «Avec cette dernière publication, j'avais envie d'être enfin dans un média en adéquation avec mes idées.» Un titre qui lui tient à cœur. «Le journal syndical est un média fondamental. Son taux de lecture est très important parmi les membres et il est, pour l'immense majorité d'entre eux, le seul lien qu'ils ont avec le syndicat. C'est le journal de tous et c'est pourquoi il doit refléter tous les membres d'Unia, de la vendeuse de la Migros à la présidente du syndicat.» Ce qui ressort de ces années passées à la rédaction, c'est le respect de Pierre pour les salariés et les militants côtoyés. «Il m'est arrivé d'interviewer des conseillers fédéraux, des hauts magistrats, mais je n'ai pas plus de respect pour eux que pour d'autres. Pour certains, ce sera le seul article de leur vie: c'est un honneur pour moi et je fais en sorte de coller au plus près du personnage afin de ne pas les décevoir.» Et ce n'est pas peu dire. Pierre a un profond attachement pour le savoir-faire et la classe ouvrière. «Que ferait-on sans le travail de ces femmes et de ces hommes? Ils créent l'essentiel des richesses de notre société. On ne peut pas en dire autant des grands prédateurs financiers qui s'offrent des millions en vampirisant le travail des autres.»

Pierre le routard
Voyager est une passion pour Pierre. Passion qu'il partage avec son épouse Nicole, rencontrée lorsqu'il a 25 ans. Le projet de leur vie: faire le tour du monde. Nicole quitte alors l'Université et travaille pour mettre de l'argent de côté. En 1977, ils partent en stop avec 10000 francs en poche, une carte routière et deux sacs à dos. Ils reviendront deux ans et demi plus tard. «C'était un sentiment de liberté incroyable...» Ils parcourent une cinquantaine de pays dont la Grèce, l'Egypte, le Soudan, le Yémen, l'Iran, l'Afghanistan, l'Inde, le Bangladesh, la Birmanie, la Malaisie, l'Indonésie, l'Australie, Fidji, les Etats-Unis, le Mexique, l'Amérique centrale, l'Equateur, la Bolivie, le Pérou, le Paraguay, et, enfin, le Brésil. Une épopée folle remplie d'aventures. Et le souvenir de la gentillesse des gens, de la tolérance. «Voyager permet d'avoir une vision ouverte du monde, de rejeter le racisme mais aussi d'avoir une meilleure compréhension politique des choses. Au final, on s'est rendu compte que les préoccupations des gens sont partout les mêmes: être en paix et élever ses enfants. Si tout le monde se contentait de peu, il y aurait bien assez sur cette planète pour que chacun s'en sorte correctement.» D'autres voyages ont suivi, l'Inde, l'Afrique de l'Ouest, tous chargés de valeurs que le couple transmet à leur fils, Lucas, qui aura 25 ans dans quelques semaines.

Retraite musicale
Pour sa retraite, Pierre a des envies d'Albanie, d'Espagne, d'Inde pourquoi pas, bien que le gouvernement en place le rebute. Ce qui est sûr, c'est qu'il compte se consacrer à fond à la musique. Guitariste autodidacte, Pierre joue avec différents groupes dans sa région. En tant qu'auditeur, il aime quasiment tout, du baroque à la variété française, en passant par le jazz et les musiques actuelles. «J'aime aussi faire de la photo. Je n'ai pas le sens artistique mais je ne peux pas m'empêcher de tout prendre en photo», s'amuse-t-il.
Et puis syndicalement, il ne compte pas chômer. «Je serai à toutes les manifs!» Rendez-vous est pris, Pierre, et d'ici là, au nom de toute la rédaction, nous te souhaitons une heureuse retraite.

Manon Todesco


Retour sur trois événements marquants

En quinze ans, Pierre Noverraz a couvert des centaines de sujets. Nous lui avons demandé d'en retenir trois qui l'ont particulièrement marqué

«Les fraises de la honte»
En juin 1999, Pierre nous livre un reportage dans la région biennoise sur des ouvriers agricoles portugais qui travaillent plus de 60 heures par semaine dans les champs de fraises pour environ 1300 francs net. Il évoque les dortoirs insalubres, les contrats abusifs, les horaires épuisants. Une exclusivité qui fait beaucoup de bruit dans les médias à l'époque. Le reportage relève presque de l'opération commando. «Ce papier montre le sort des travailleurs de la terre dont on ne parle quasiment jamais, mais aussi les conditions de travail scandaleuses qu'on peut trouver en Suisse, même dans des vrais paysages de carte postale.»

«Un militant extraordinaire»
C'est en décembre 2003 que Pierre rencontre Umberto Gabrielli, un ouvrier du bâtiment italien de 65 ans qui se bat pour la retraite anticipée, dont il fera le profil. Un personnage qui restera gravé dans sa mémoire. «C'est quelqu'un dont le parcours et le courage m'ont fortement impressionné. Il a un sens de la lutte sociale incroyable. Il ne faut pas oublier que ce maçon s'est battu corps et âme pour une retraite à 60 ans tout en sachant qu'il n'en bénéficierait jamais!»

La grève de «la Boillat»
Entre 2004 et 2006, Pierre Noverraz couvre les deux grèves qui éclatent chez Swissmetal Reconvilier. «C'est l'un des plus grands conflits sociaux de Suisse. Situé à 2 km de chez moi, il n'y a pas un jour où je n'étais pas à l'usine aux côtés des travailleurs. On se connaissait tous. Une expérience mémorable car c'est sans doute le premier conflit dirigé contre le système ultralibéral: la cible du personnel était leur CEO, Martin Hellweg, un jongleur financier qui a fait couler l'entreprise. Les travailleurs cachaient les matières premières et les pièces afin de préserver leur savoir-faire. Je les ai vus se battre pour sauver la viabilité économique du site. C'était une tension de tous les jours, les gens étaient psychiquement à bout. J'ai été frappé par le courage des grévistes et par la solidarité qui régnait entre eux.»

MT

 


 

 

 

 

Edition n° 31/32 du 29 juillet 2015

 
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