La lombriculture ou l'art de transformer le fumier en or
Agriculteurs et lombriculteurs Agnès Gerber et son époux Sylvain élèvent des vers de terre pour obtenir un engrais naturel

Il y a presque 30 ans, une famille d'agriculteurs vaudoise, poussée par les difficultés financières inhérentes au métier de la terre, se lançait dans la commercialisation d'un engrais particulier: le lombricompost.

Près d'Ollon, dans la plaine du Rhône, au milieu de champs entourés d'un cirque de montagnes impressionnant, trône une ferme. Autour d'elle, des pyramides de terre, d'écorces en décomposition et de terreaux, ainsi que des litières de lombrics. Soit le fumier digéré par une colonie de vers de terre gloutons. La propriétaire des lieux, Agnès Gerber, taille ses rosiers en cette matinée de juillet caniculaire. L'agricultrice, horticultrice de formation, nous accueille un brin étonnée, ayant oublié notre rendez-vous. Avec un large sourire, elle lâche son sécateur pour nous parler de la raison de notre venue: les vers de terre. Et, pour nous les montrer, décolle la croûte du fumier durcie sous l'effet de la chaleur estivale. «Regardez comme la nature est bien faite. La litière est isolée, exactement comme en hiver. Dessous c'est frais et humide! Il y a tellement de vie là-dedans!», s'exclame Agnès Gerber. Les vers de terre se tortillent, la terre est foncée et sent bon. «Vingt-quatre heures après avoir étendu le fumier frais qu'un agriculteur de montagne nous procure, on ne sent plus rien! C'est l'effet d'un antibactérien naturel, qui s'apparente au pénicillium, présent dans le corps du lombric, qui a le pouvoir de neutraliser les odeurs», souligne l'autodidacte. Elle ajoute: «Regardez, je n'ai jamais vu autant de capsules (œufs de lombrics, ndlr). C'est peut-être dû à la canicule pour assurer leur survie, comme en temps de guerre où ce sont surtout des garçons qui naissent, ou comme quand les arbres, avant de mourir, font davantage de graines pour assurer leur reproduction...»
Quand l'agricultrice parle de la lombriculture, ses yeux s'illuminent, et l'on perçoit une admiration et une passion immense pour ces animaux. Car si les lombrics ont l'art de dégoûter les êtres humains, ces véritables alchimistes ont surtout la capacité phénoménale de transformer les déchets organiques en fertilisant. «Ils transforment toute matière organique en décomposition pour en faire un humus. Sans eux, la terre serait une puanteur!», souligne Agnès Gerber.

Des avant-gardistes
«Quand on s'est lancé, on nous prenait pour des timbrés!» Si elle en rit aujourd'hui, Agnès Gerber ne cache pas les très grandes difficultés des premières années. En 1986, la famille investit, sur l'idée du frère de Sylvain Gerber, agriculteur lui aussi, afin de diversifier ses sources de revenus (en plus des cultures de blé, d'orge, de maïs, de fraises...).
«Après avoir commencé à la brouette, on a acheté des machines pour retourner le fumier, récolter le compost, le tamiser et l'ensacher. Même si recycler le fumier paraissait farfelu, on a pu emprunter auprès des banques. Mais, malheureusement, le marché avait de la peine à se faire...», se souvient Agnès Gerber. Après 8 ans à essayer de se faire connaître, les difficultés économiques sont telles que les agriculteurs risquent alors la faillite. «In extremis, deux heures avant la perte de la maison de mon beau-frère, un grand vendeur de terreau et d'engrais nous a signé un bon de commande. Cela nous a sauvés! Mon beau-frère et sa femme ont repris la lombriculture entièrement, car ce n'était pas rentable pour deux exploitations. Les ventes ont été bon train. Puis en 2002, ils nous ont remis la production, pour se tourner vers d'autres activités.»
Actuellement, une cinquantaine de paysagistes, communes et privés de la région - et parfois d'ailleurs - s'approvisionnent auprès de la famille Gerber qui reste, à notre connaissance, les seuls lombriculteurs de Suisse romande. «Initialement, nous avions prévu la commercialisation auprès des agriculteurs et des maraîchers, mais les baisses de prix dans l'agriculture, et la difficulté de rendre le produit facilement épendable en culture maraîchère, ont fait que nous nous sommes tournés vers le grand public», relève Agnès Gerber qui, bien sûr, l'utilise pour ses fleurs et son jardin potager, dont les légumes prouvent à eux seuls la haute qualité du lombricompost, homologué pour la culture bio. La lombriculture représente aujourd'hui plus de la moitié de ses sources de revenus. Et offre également un espace de découvertes et de sensibilisation au recyclage pour de nombreux écoliers qui viennent rendre visite aux vers de terre. Agnès Gerber conclut: «Ce sont les lombrics qui nous ont ouverts à l'écologie... C'est formidable ce que la nature nous offre!»

Aline Andrey

Davantage d'informations: www.lombritonus.ch



Le lombric, cet alchimiste de la terre
Le ver est un tube digestif phénoménal qui peut manger plus de la moitié de son poids par jour. S'il n'a ni yeux, ni oreilles, ni dents, ni pattes, ni poumons, il respire par la peau et est doté de cinq cœurs! Hermaphrodite, il se reproduit dès l'âge de 3 mois environ. Il peut vivre entre 3 et 5 ans. Le nombre d'espèces est estimé à environ 5000, et il représenterait plus de la moitié de la masse animale de la terre, en toute discrétion, sous nos pieds. Ces tunneliers hors pair, en plus de nettoyer la planète, l'aèrent. Ils sont divisés en trois grands groupes: les lombrics (lombricus terrestris) mesurant entre 20 et 30 cm dans nos régions tempérées (sous les climats tropicaux ils peuvent atteindre 3 mètres!) qui creusent des galeries verticales jusqu'à 3 mètres de profondeur; ceux qui construisent des galeries horizontales à quelque 30 centimètres de la surface; et enfin un autre sous-groupe, généralement plus petit (7 à 9 centimètres) qui, dans les 10 premiers centimètres de terre, nettoie littéralement le monde, tel que les Eisenia foetida, aussi appelés vers rouges de Californie, endémiques à la plupart des pays. «Ils n'ont de californien que l'origine de celui qui a découvert un jour leur utilité sous une bouse de vache», précise Agnès Gerber. C'est l'une des espèces, avec leurs cousins les Eisenia andrei, la plus appropriée pour le compostage, car avec un fort potentiel de digestion et d'élevage. Différentes études ont aussi démontré que les lombrics détruisent les organismes pathogènes. Et l'agricultrice d'ajouter: «La substance antibactérienne que le ver renferme dans son organisme fait que le sol enrichi de lombricompost rend les plantes plus résistantes.»
AA

 

Des vers de terre dans sa cuisine
Pour échapper au vidage de la poubelle verte aux odeurs nauséabondes, rien ne vaut une colonie de lombrics à nourrir, préconise Agnès Gerber qui vend des lombricomposteurs individuels depuis 2007 provenant d'un producteur en Australie, pionnier en la matière. Plusieurs bacs superposés, quelques centaines de grammes de lombrics, et les déchets organiques de cuisine (épluchures, légumes, fruits, coquilles d'œufs, pain sec et même carton de rouleau de papier ménage ou de toilette) font le festin de ces animaux de compagnie bien particuliers. Ceux-ci donnent en retour à leurs hôtes de l'engrais liquide (à diluer à 10%) et du lombricompost pour les plantes de leur jardin, de leur balcon ou de leur appartement (une à deux poignées par trou de plantation). Quand on ouvre le lombricomposteur, au lieu de la puanteur de la décomposition, c'est la bonne odeur d'humus qui frappe les narines. Ceux qui ont la main bricoleuse peuvent le construire eux-mêmes. Mais il faut tenir compte de l'importance des trous d'aération, et du passage d'un bac à l'autre (de bas en haut) des vers de terre une fois qu'ils ont digéré la première couche de déchets. Le lombricomposteur doit être mis à l'abri du soleil, de la pluie et du gel. Reste que les lombrics supportent de grands écarts de température. S'il fait trop froid, ils se mettent en dormance. Agnès Gerber: «Ils s'autorégulent en fonction de la quantité de nourriture qu'ils reçoivent et de la place qu'ils ont à disposition; on peut même partir en vacances sans se soucier d'eux!»
AA

 

 

Edition n° 31/32 du 29 juillet 2015

 
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