Relocaliser l'économie grâce à la monnaie le léman
La monnaie complémentaire transfrontalière a été lancée lors du festival Alternatiba où 80'000 lémans ont circulé

Depuis le 18 septembre, la monnaie le léman est officiellement en circulation dans le bassin franco-valdo-genevois. Cette monnaie locale, citoyenne, mais qui n'aspire pas à remplacer les devises nationales, vise à favoriser la production et la consommation locale notamment grâce au crédit mutuel entre les entreprises. Près de 300 personnes et 80 entreprises ont fait confiance au projet, un beau démarrage selon Jean Rossiaud qui croit en l'avenir de ce projet et aux bienfaits qu'il peut apporter en matière d'emploi local. Focus.

En Suisse romande, le franc suisse côtoie l'euro. Et depuis le 18 septembre, un petit nouveau tente de se faire une place, le léman. Lancée à Genève à l'occasion du festival des alternatives Alternatiba, cette monnaie citoyenne, transfrontalière et complémentaire ne prétend pas remplacer les devises nationales. Elle aspire plutôt à favoriser la production et la consommation au cœur du bassin franco-valdo-genevois. Oui mais comment? Le léman se décline sous deux formes: le nantissement, c'est-à-dire le paiement de ses achats en lémans dans les commerces et entreprises partenaires afin que l'argent reste dans le circuit local et n'alimente pas les marchés financiers, ou, et c'est là le premier intérêt du projet, le crédit mutuel, qui encourage les échanges et les prêts interentreprises et qui permet à des sociétés sans liquidité de travailler. Plus qu'une monnaie d'échange traditionnelle, le léman se veut un outil d'aide aux entreprises de la place mais aussi un label. Car les membres de la communauté de paiement qui se lancent dans l'aventure, entrepreneurs comme particuliers, doivent signer une charte et s'engagent à respecter des principes d'éthique sociale et environnementale. Pour Jean Rossiaud, président de l'association Léman Monnaie mais aussi docteur en sociologie et conseiller municipal Vert en ville de Genève, ce projet de monnaie alternative est un pari qu'il était absurde de ne pas tenter. Il nous en dit plus sur les origines du léman mais aussi sur son avenir. Interview.

questions/réponses

Comment est né le léman?
Jean Rossiaud: C'est un projet qui mûrit depuis 4 ou 5 ans, sous l'impulsion de la Chambre d'économie sociale et solidaire, de personnes qui ont travaillé sur le Sel (système d'échange local), les économies collaboratives, de chercheurs, etc. En tout, une cinquantaine de personnes ont participé à la mise en place de ce projet qui est dans l'air du temps; il existe plus de 6000 monnaies complémentaires dans le monde, notamment une soixantaine en France.

Pourquoi se lancer dans une telle aventure?
Le but principal est de relocaliser l'économie, d'inciter les gens à produire et à consommer localement en répondant à des règles d'éthique solidaire et responsable. Il ne s'agit pas de remplacer le franc suisse ou l'euro, mais de compléter les devises officielles. Dans ce cadre, nous conservons une gouvernance démocratique: c'est la communauté de paiement qui décide de l'avenir du léman, et pas une banque quelconque.

Concrètement, comment on décide de faire une nouvelle monnaie? Est-ce qu'on ne se confronte pas aux autorités?
En Suisse, on connaît l'exemple du WIR depuis 1934, ou encore le BonNetzBon à Bâle. Quand il s'agit d'une monnaie complémentaire dans une communauté fermée, cela équivaut à de l'argent Reka ou encore à des points cumulus, il n'y a donc pas de concurrence avec la devise nationale. Pour notre propre sécurité, nous allons bloquer sur un compte bancaire l'équivalent en francs ou en euros des lémans en circulation, au cas où toutes les personnes qui les possèdent voudraient les récupérer en même temps.

Le léman a été inauguré lors du festival Alternatiba. Comment cela s'est passé?
Ce sont presque 80000 lémans qui ont circulé, sous forme de coupons pour la plupart. 20000 lémans ont été réellement créés sous forme de billets parce qu'ils restent en circulation.
Avant le festival, nous avions une trentaine d'entreprises partenaires et une centaine de particuliers. Aujourd'hui, nous comptons 80 entreprises et plus de 300 privés, et nous continuons à faire plusieurs adhésions par jour. C'est un très bon démarrage. A présent, nous devons répertorier nos partenaires sur notre site internet afin de leur donner de la visibilité.

Et maintenant, on fait quoi?
L'intérêt principal du léman et de cette communauté de paiement est le crédit mutuel, qui permet à une entreprise de travailler même si elle n'a pas de liquidité: le crédit mutuel est une forme de prêt à taux zéro, chose que les entreprises ne pourraient obtenir dans les banques traditionnelles. La richesse est créée par le travail et la monnaie représente juste la valeur de cette richesse. Grâce à ce système, on va pouvoir sauver des entreprises locales qui peinent à survivre et éviter à certaines personnes de se retrouver au chômage ou à l'assistance. C'est tellement simple qu'on a souvent de la peine à y croire.

Et en tant que particulier, comment peut-on faire partie du projet?
En tant que consommateur, je peux voir près de chez moi quels sont les petits producteurs qui adhèrent au projet, cela fonctionne plus comme un label. Cela permet de consommer plus sain et plus responsable et d'aider les petits commerçants. On pourra évidemment régler en francs suisses ou en euros.

Qui finance votre association?
La majorité du travail fourni est militant. Nous avons une ardoise de 10000 francs auprès de l'imprimerie pour la fabrication des billets. Pour l'instant nous avons reçu des petites subventions des villes de Carouge et Genève.
Maintenant, il va évidemment falloir de l'argent pour maintenir le système informatique. Mais l'objectif n'est pas de créer et de frapper de la monnaie réelle, c'est de monter une communauté de paiement solide qui renforce le tissu économique local. Si on y parvient, on aura rempli notre mission.

Croyez-vous en votre projet? Quel avenir pour le léman?
Ça a démarré beaucoup plus fort que ce que l'on avait pensé. Il nous faut à présent travailler branche par branche, en collaboration avec les entreprises, afin de favoriser les échanges locaux.
Nous irons aussi de quartier en quartier, de commune en commune pour trouver des nouveaux points de distribution. Et exposer notre démarche aux conseillers municipaux.

Qu'avez-vous à dire à vos détracteurs?
Tout ce qui touche à l'argent dérange. Peut-être que notre initiative sera insignifiante comme le prétendent certains, peut-être pas! Nous espérons créer des filets économiques qui aideront les petites entreprises qui passent trop souvent à la trappe dans notre monde spéculatif.

Propos recueillis par Manon Todesco

Plus d'informations sur : www.monnaie-leman.ch

 

Edition n° 40 du 30 septembre 2015

 
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