La Bolivie ce n'est pas toujours le Pérou
Engagée dans la coooération Sarah Burkhalter pose un regard contrasté sur le pays d'Evo Morales

Sarah Burkhalter n'est en Suisse que pour quelques semaines. Le temps de voir sa famille et ses amis, de rencontrer son comité de soutien et de se détendre un peu. La Vaudoise travaille en Bolivie avec l'association E-Changer. Depuis un demi-siècle, cette ONG s'engage dans l'aide au développement en envoyant des «coopér-acteurs» dans les pays du Sud.* «D'une part, j'ai toujours été attirée par la vie ailleurs, souhaité trouver un pays idéal et, d'autre part, j'apprécie beaucoup de me sentir utile», explique-t-elle. En 2009, elle s'envole pour une première mission et œuvre durant deux ans à promouvoir l'éducation interculturelle dans deux villages d'Indiens chiquitanos. Une année après son retour en Suisse, elle décide de repartir pour le pays d'Amérique latine, son employeur, le Centre social d'intégration des réfugiés du canton de Vaud, lui ayant à nouveau concédé un congé non payé.

Exploitation et violence contre les femmes
Pour ce second mandat, elle collabore avec une équipe de féministes, le Colectivo Rebeldia. «Après un an et demi de travail pour la défense du droit des femmes, je suis assez dégoûtée par la situation», avoue la Suissesse. «Il y a beaucoup trop d'exploitation et de violence. La justice ne suit pas, les femmes sont mal défendues et n'osent porter plainte, risquant d'être violentées, voire tuées, dans l'attente d'un procès.» Malgré une décennie de gouvernement Morales, «les mentalités évoluent lentement dans ce pays très catholique. Les femmes ne se définissent qu'en fonction de leur nombre d'enfants. Le préservatif n'est que très peu utilisé, de même que les moyens contraceptifs. Il y a beaucoup de grossesses non désirées, qui se terminent souvent en avortement clandestin et dans la culpabilité, l'IVG n'étant pas légale et restant un péché. Les femmes sont tout de même obligées d'en passer par là parce qu'elles ont déjà six enfants qui ne mangent pas à leur faim ou parce qu'elles se sont fait violer...»
Ecœurée et se sentant impuissante face à cette situation, Sarah Burkhalter a choisi en juillet dernier de changer d'activité et de se mettre au service de la Pastoral de la Movilidad Humana de Santa Cruz. Ne maîtrisant ni l'espagnol ni l'informatique, une sœur brésilienne ayant repris cette antenne de Caritas d'aide aux migrants avait besoin d'un sérieux coup de main. «La migration, c'est ma passion. J'ai toujours aimé travailler avec les migrants, même si on est limité, en Suisse comme en Bolivie, par le manque de moyens financiers», souligne-t-elle. «En Bolivie, il y a peu de migrants, mais ce n'est pas facile pour eux, il y a tout autant de racisme qu'ici et le droit d'asile s'inspire des lois européennes.»
Elle-même s'est-elle facilement intégrée dans la société bolivienne? «C'est difficile. Sans être ni Etatsunien, ni Espagnol, on reste le "gringo", que l'on soit volontaire dans la coopération ou propriétaire terrien, même aux yeux des gens les plus éduqués et les plus politisés», répond-elle, avant de regretter l'existence d'un «contre-racisme anti-Blanc», plutôt pénible pour une coopérante sensibilisée à la problématique Nord-Sud. «L'écrivain franco-tunisien Albert Memmi a parlé du complexe du colonisé qui peut être contrebalancé par une survalorisation exagérée de sa propre culture et conduire à des intégrismes. En Bolivie, il y a malheureusement un peu de cela dans l'indigénisme. Tout ce qui est indigène est bon et tout ce qui vient de nous est mauvais.»
Malgré tout, Sarah Burkhalter a réussi à se fiancer à un Bolivien! Entourés de quelques cochons, ils vivent dans une petite finca en compagnie d'un couple de caseros, des paysans à la fois gardiens et ouvriers agricoles. Pour se rendre en ville, à travers les chemins boueux de cette région tropicale, elle a été obligée de faire l'acquisition d'un véhicule tout terrain. «Là-bas, les voitures ne sont pas aussi bon marché qu'ici, j'ai eu beaucoup de problèmes mécaniques», soupire-t-elle. «Tout mon salaire y passe.» D'un montant de 800 dollars, celui-ci est versé pour moitié par les quelque 200 membres de son groupe de soutien. «C'est vite serré quand on a un loyer et un véhicule à payer», assure-t-elle.

«Nos acquis sont précieux»
Dans six mois, sa mission prendra fin. Reviendra-t-elle vers les rivages lémaniques ou s'installera-t-elle en Bolivie, devenant à son tour une migrante à part entière? Elle n'a pas encore fait son choix. En attendant, elle tient à délivrer un message: «Mes voyages m'ont fait prendre conscience de la richesse de l'Europe. Les Suisses ont tendance à l'oublier et à se plaindre continuellement. La justice, les droits humains, les assurances sociales, la santé ou l'égalité hommes-femmes dont nous bénéficions sont précieux. On y est trop habitués, mais il faut rester attentifs à maintenir ces acquis, surtout quand les partis de droite veulent les restreindre.»

Jérôme Béguin

*Voir le site www.e-changer.ch

 

 

Edition n° 41 du 7 octobre 2015

 
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