Le cinéma pour améliorer les êtres
Exploitante d'un cinéma à Ste-Croix Adeline Stern croque la vie et les films avec un désir intrinsèque de partage

Un de ses neveux l'appelle «Mémé Passerelle». Un surnom qui symbolise bien l'esprit dans lequel Adeline Stern, exploitante du cinéma le Royal à Sainte-Croix, effectue son travail. La pétillante femme de 50 ans entend en effet jeter des ponts entre les idées, les œuvres, et un public qu'elle a su fidéliser au cours de ses 17 années de service. Appréhendant le septième art comme un réservoir de pensées et d'émotions. Un outil propre à changer les personnes et le monde... «Je crois à l'art pour améliorer l'humain. Le cinéma est à mon sens le moyen le plus efficace pour y contribuer. Il nécessite peu de temps, n'exige pas d'avoir une culture particulière et mélange toutes sortes de gens», s'enthousiasme Adeline Stern espérant à travers le choix de ses programmations participer à rendre meilleur le monde ou tout au moins à titiller la curiosité des spectateurs, susciter leur réflexion, générer des envies d'évolution et surtout leur offrir du bonheur. Un mot clef dans la bouche de cette hédoniste qui croque l'existence à pleines dents mais, précise-t-elle, sans frivolité.

Maître chat
«J'apprécie jouir de la vie, néanmoins avec sérieux et respect. Mon maître en la matière c'est mon chat, toujours prêt à se coucher dans un rayon de soleil», sourit Adeline Stern, capable de s'émerveiller au quotidien devant une plante, un moineau, un nuage... Elle qui a choisi de s'installer dans un hameau, au cœur d'un paysage «magnifique», à quelques kilomètres de Sainte-Croix. Une décision prise il y a trente ans déjà concrétisant alors avec son ex-mari son désir d'une existence différente, plus proche de la nature, un rien bohême. «Nous avions décidé d'élever nos deux filles différemment, voyageant beaucoup avec notre bus, visant à une forme d'autarcie...» raconte Adeline Stern, précisant toutefois que la démarche était réfléchie. Une conscience écologique, un besoin d'expériences nouvelles, intérieures aussi... proche de la mouvance soixante-huitarde, mais sans psychotropes, précise-t-elle. Des valeurs qui l'habitent toujours et qu'elle incarne notamment dans le groupe Transition. «Avec ce dernier, nous projetons un dimanche par mois un film ayant trait au climat, à l'éducation, à la finance... Je suis une adepte du changement mais non une militante. Je préfère faire avec plutôt que contre. Il nous faut limiter notre consommation, œuvrer avec davantage de conscience dans le respect de soi et des autres.» Un idéal porté par une extraordinaire confiance en la vie.

Sous une bonne étoile
«Je suis tombée dans la marmite de l'optimisme. Je ne me laisse pas gouverner par les peurs. J'aime les gens. Et ils me le rendent bien. Ça me nourrit», poursuit Adeline Stern dont le nom, hérité de son mariage, signifie en allemand étoile... Clin d'œil à sa bonne étoile? «J'ai en tout cas une chance immense et beaucoup de gratitude envers la vie» poursuit la jeune quinquagénaire associant le bonheur à «l'impression d'être à sa place, au moment où l'on y est». Mais pas pour autant de baguette magique. Adeline Stern connaît aussi les heures difficiles, nécessitant toute sa passion, sa vaillance et sa pugnacité pour continuer à mener sa barque. En particulier celle du Royal qui ne lui permet pas de sortir un salaire. Et a nécessité le lancement d'une récolte de dons pour rester ouvert. «Ma vie, je la gagne comme membre du bureau de La Lanterne magique - un club de cinéma pour les enfants - et coscénariste pour la RTS de l'émission Mission: ciné également ciblée sur les plus jeunes. Ce sont ces deux activités qui me font manger», relève la comédienne de formation qui a enseigné le théâtre, le mime et la communication avant de faire du cinéma son terreau professionnel et de gérer la salle obscure de Sainte-Croix.

Fin ouverte
«Le Royal était menacé de fermeture. Avec quelques amis, nous avons monté une coopérative pour le sauver. Il fallait alors une personne qui l'exploite. Je m'y suis collée. Mais si je ne peux en vivre, je suis extrêmement bien payée en retour, en termes d'échanges, de rencontres, de plaisirs» affirme Adeline Stern qui voit quelque 400 films par an pour en sélectionner une moitié, attentive à mélanger les genres et à se rapprocher au plus près des goûts de son public. Quant à ses préférences, elles couvrent un large registre, avec toutefois un coup de cœur pour le cinéma asiatique et japonais en particulier. «Les critères d'un bon film? Ceux qui vous apprennent quelque chose, vous font rire et pleurer et vous donnent encore plus de force de vivre» répond cette fan de grand écran, sans toutefois souscrire à l'idée d'un «happy end» systématique. «Il n'en faut pas forcément un. Contrairement aux enfants, j'aime beaucoup les fins ouvertes, où chacun peut décider de la suite» conclut Adeline Stern. Un mot de la fin où s'invitent tous les possibles. Royal, comme la belle salle obscure de Sainte-Croix continuant contre vents et marées à tracer sa voie, en marge des grandes chaînes. Royal comme ce petit bout de femme qui en impose par son positivisme rayonnant, sa fraîcheur, et son amour des autres.

Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 45 du 4 novembre 2015

 
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