Il est libre Max
Dans ses romans le jeune écrivain Max Lobe lance un regard incisif sur la Suisse et le Cameroun son pays d'origine

Dans ses romans, le jeune écrivain Max Lobe lance un regard incisif sur la Suisse et sur le Cameroun, son pays d'origine, dans un français chatoyant

C'est en frissonnant qu'il entre dans le café charmant où il nous a donné rendez-vous à Genève. «J'aime pas trop le froid. Je suis tropical», lance-t-il avec un sourire. Pendant l'heure trente qui suivra, il ne prendra pourtant pas même un instant pour commander une boisson chaude, tout à son récit, généreux, virevoltant avec cette langue française qu'il réinvente et qu'il aime tant. Lui, le Bantou, qui défend la francophonie au sens international du terme et qui l'honore dans ses romans, truffés de métaphores colorées de son pays d'origine, le Cameroun, et de mots en lingala ou en bassa. Son troisième roman intitulé «Confidences» sortira en début d'année prochaine. Ses deux premières fictions, «39 rue de Berne» et «La Trinité bantoue», aux éditions Zoé, ont déjà remporté un franc succès.
Sur les raisons de sa migration, le presque trentenaire raconte: «J'ai été catapulté par une sorte de météorite.» Il rit avant de parler d'une de ses sœurs, mariée à un Helvète, arrivée en Suisse une quinzaine d'années avant lui et qui l'a encouragé à venir poursuivre ses études à Lugano dans une école de communication. Un rêve pour le jeune Max qui s'ennuyait alors dans la Faculté d'économie de Douala.

De la frugalité
De sa tendre enfance, Max Lobe garde de très beaux souvenirs, malgré la pauvreté. «Je me souviens qu'on ne mangeait pas très souvent de la viande. Quand il y en avait sur une colline de riz, ce n'était que quelques petits dés mais je les savourais pendant au moins 15 minutes...», raconte l'artiste qui a renoué ces dernières années avec une certaine frugalité, tant vivre de sa plume reste une gageure au quotidien.
C'est à sa mère, «immensément importante», qu'il dédie ses romans. Dans «La Trinité bantoue», il parle notamment de son cancer. «Quand elle lisait le livre, elle m'a appelé plusieurs fois pour me dire sa chance d'avoir un fils ayant pu témoigner de ce qu'elle a vécu», raconte-t-il avant de s'arrêter net, les larmes aux yeux. «Dans une clinique de Lugano, mes tantes, et même certaines femmes que je ne connaissais pas, sont venues pleurer ma mère, et bruyamment, comme au pays», raconte-t-il maintenant avec le sourire. «Les médecins ont débranché les instruments qui la maintenaient en vie. Et elle a survécu! Peut-être grâce à sa foi en Dieu ou en la vie! Face au miracle de sa guérison, la clinique catholique a même effacé une partie de la facture...»
Si Max Lobe se considère plutôt comme rationnel, il avoue toutefois parler très souvent à sa grand-mère qui lui avait dit: «Quand je ne serai plus là, appelle-moi, et je verrai ce que je peux faire.»

Un enfant pas comme les autres
Max Lobe a grandi dans un monde féminin. «Je n'étais pas un enfant comme les autres, je ne jouais pas au football, et j'étais donc toujours dans les pattes de ma mère, ou plutôt de mes mères, de grandes conteuses, "exagéreuses", qui font un immense fromage de toutes petites choses. J'ai grandi avec ça, dans leurs commérages...», raconte-t-il en prenant en riant leur accent et leurs manières.
«Ma mère me donnait à lire des articles sociopolitiques pour que je me taise. L'écriture est venue petit à petit.» Et le goût de la politique avec. Dans «39 rue de Berne» qui se déroule dans le quartier des Pâquis où il vit, l'écrivain raconte l'exil forcé, la prostitution, la corruption, les dictatures africaines... Dans «La Trinité bantoue», il revient sur les affiches des moutons noirs, sur la montée de la xénophobie... Dans ses romans, toujours fortement imprégnés de ses expériences personnelles, son personnage principal est homosexuel. Et Max Lobe de relever simplement qu'il est bien sûr plus difficile dans notre société d'être «noir, immigré et homo», que «blanc, Suisse et hétéro». «Mais j'aime les combats», lance-t-il avec douceur, solide face à la critique, et même aux injures.
Face aux préjugés, il lutte à sa manière. «Au Pâquis, si quelqu'un vient vers moi, pensant que je suis vendeur de drogue, parce que je suis black avec des dreadlocks en train de fumer une cigarette, je lui propose de lui vendre un de mes romans.» Il rit, Max.
«Je dis les choses, je les écris, et j'essaie de comprendre pourquoi 30% de la population a voté UDC. Je ne pense pas qu'ils soient tous racistes. Certains de mes proches votent pour ce parti», lâche celui qui se dit plutôt de gauche, mais sans dogme aucun. «La discrimination est une connerie universelle, et il y en a en Suisse comme partout. Quand j'arrive à Paris, et qu'on me dit: «Comment tu vas dans ton pays de racistes?» Je me lève, et je m'en vais! C'est bizarre que ce soit un petit Bantou qui doive défendre les Suisses toujours prêts à s'autoflageller! Alors que le vivre ensemble fonctionne ici. Les Grisonnais et les Genevois, ce sont des gens très différents, mais ils cohabitent très bien», explique le polyglotte, aux nombreuses appartenances, qui sillonne la Suisse depuis 11 ans. «J'ai beaucoup changé bien sûr, mais on peut laisser un bâton dans l'eau pendant cent ans, il ne deviendra pas un crocodile.»

Aline Andrey

 

Le témoignage radiophonique de Max Lobe sera diffusé en direct et en public de Pôle Sud, à Lausanne, et sur www.django.fm le mardi 24 novembre (podcasts disponibles dès le lendemain).

 

 

Edition n° 46/47 du 11 novembre 2015

 
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