Face à Uber une Union des taxis suisses est en route
Unia et des associations professionnelles se mobilisent pour contrer le dumping de la société étasunienne et la précarisation

Dans les villes de Zurich, Bâle, Genève et Lausanne, les taximen subissent la concurrence sauvage d'Uber. En ne payant ni taxe ni impôt et en employant le plus souvent des chauffeurs non professionnels, la société étasunienne parvient à casser les prix, provoquant un recul du revenu d'une profession déjà précarisée.

Le 29 juin dernier, des centaines de taxis ont bloqué durant plusieurs heures le centre ville de Genève. Puis, le 30 septembre, ce fut au tour d'une centaine de chauffeurs de taxi bâlois de couper leur moteur durant 80 minutes devant la gare de la Cité rhénane. Le point commun entre ces deux manifestations? Le ras-le-bol des taximen face à la concurrence sauvage des voitures de tourisme avec chauffeur (VTC) et, en particulier, d'Uber. Active dans plus de 300 villes à travers le monde, cette société californienne met en relation chauffeurs et passagers par le biais d'une application mobile. «Uber est dans une totale illégalité. La Loi sur le travail n'est pas du tout respectée. Par exemple, il n'y a pas de contrôle du temps de travail ni de cotisations versées aux assurances sociales et les chauffeurs ne bénéficient pas d'une assurance accident. Il s'agit clairement de dumping», dénonce Roman Künzler, responsable du secteur tertiaire d'Unia pour la région bâloise.

Le revenu des taxis s'effondre
Conséquence de ce dumping, le revenu des chauffeurs de taxi officiel, qui était déjà en repli par manque de régulation du secteur, recule encore. «A Bâle, ces derniers 10-15 ans, les chauffeurs de taxi ont subi des baisses de salaire allant de 30 à 50%. A Zurich, ville où Uber est le mieux implanté en Suisse avec 500 véhicules, les collègues parlent d'une perte de chiffre d'affaires se montant à 45%», relate Roman Künzler. Même topo en Suisse romande. «Uber a pris la moitié de notre travail et mon revenu a chuté de presque autant», témoigne Kemal Yabalak, taximan de nuit lausannois. «Les taxis pleurent. Nous avons des pertes de revenu estimées entre 30 et 40%, soit environ 2000 francs par mois. En faisant une nuit complète, on arrive à peine à 200 francs alors que nous avons besoin d'une caisse de 400 francs au moins. Il y a vingt ans, on pouvait déjà à peine survivre avec 300 à 400 francs par jour et depuis, le coût de la vie a augmenté. L'arrivée d'Uber à Genève en septembre 2014 n'a fait que compliquer les choses», explique Marc Derveaux, président du Collectif des taxis genevois. «Cela devient vraiment difficile», confirme Günter (prénom d'emprunt). «Du coup, entre mes courses officielles, je travaille aussi pour Uber...», avoue le taximan genevois.

Un service public malgré tout
«L'Etat laisse faire et admet que certains fassent le taxi de façon camouflée», déplore Marc Derveaux. Contrairement aux taxis officiels, les conducteurs de VTC ne se soumettent à aucune formation ni contrôle. N'importe qui peut s'improviser chauffeur chez Uber, il suffit de posséder une voiture et un smartphone. Et, à la différence des taxis encore, les exploitants de VTC ne s'acquittent d'aucune taxe ni impôt. Pourtant, la nouvelle Loi sur les taxis adoptée récemment à Bâle et, à Genève, celle présentée au Grand Conseil par le conseiller d'Etat PLR Pierre Maudet, laissent le champ libre à la société étasunienne tout en réglementant sévèrement les chauffeurs officiels. «Nous avons préparé de nombreux amendements que nous présenterons début décembre à la Commission des transports, ce n'est plus du tout le même projet de loi, nous voulons un contrôle serré sur les VTC», indique le président du Collectif des taxis genevois, qui est conseillé par Me Bayenet. «Les taxis ne sont pas un service comme un autre», commente Roman Künzler. «Il s'agit de fait d'un service public puisqu'ils doivent transporter tout le monde, à n'importe quelle heure, même si ce n'est pas rentable. Au travers d'une réglementation complexe et de prix fixés par l'Etat, la nouvelle loi bâloise le reconnaît. Mais dans le même temps, elle libéralise complètement les conditions de travail. Un service public a pourtant la responsabilité de garantir des conditions de travail et de protéger les salaires. Sinon cela s'appelle du capitalisme sauvage et cela ne peut d'ailleurs fonctionner. En effet, on ne peut pas créer un service public et parallèlement les conditions de le casser.»

Union au plan national
Unia a lancé un référendum contre la nouvelle loi bâloise, mais le 15 novembre le peuple l'a acceptée en votation. «Le délai était très court pour bien informer la population. Nous avons malgré tout obtenu quelque 40% de suffrages en faveur de notre référendum, ce qui nous fait tirer un bilan plutôt positif de cette campagne», explique le secrétaire syndical. «Maintenant les problèmes ne sont pas résolus et nous restons très motivés à continuer à nous investir dans ce mouvement des taxis. La campagne nous a permis de syndiquer une vingtaine de travailleurs. Le taux de syndicalisation est d'environ 15%, ce qui n'est pas si mal dans la branche des services, mais bien sûr pas encore suffisant pour changer la donne.»
S'organiser sur le plan national pourrait aider à rebattre les cartes. A cette fin, une Union des taxis suisses a été constituée le 7 octobre par Unia et des associations professionnelles de Zurich, Bâle, St-Gall, Lausanne et Genève. «C'est une union de solidarité et pour la défense de nos intérêts», se réjouit Marc Derveaux. Et Roman Künzler de préciser: «Le but est de lutter contre Uber et d'obtenir une reconnaissance de cette profession.»

Jérôme Béguin


Uber plus lent et pas toujours moins cher

«Les utilisateurs d'Uber doivent se méfier car les courses sont débitées sur leur carte de crédit et, à la fin du mois, ils peuvent avoir des surprises. En fait, Uber n'est pas beaucoup moins cher qu'un taxi normal», nous prévient un connaisseur du service. «Uber fait monter les prix comme il veut. Pendant les Fêtes de Genève, la course pour Lausanne pouvait se monnayer à 400 francs, soit le double de ce que nous prenons», explique, de son côté, Marc Derveaux. «Dans le monde entier, les qualités essentielles d'un taxi sont sa visibilité ainsi que ses prix affichés et contrôlés», souligne le président du Collectif des taxis genevois. Et, s'il est commode de commander une voiture en pianotant sur son smartphone, le service proposé par Uber est moins rapide que celui des taxis officiels, si l'on en croit un test réalisé par Le Temps en mai dernier dans les deux métropoles lémaniques.
JB

 

 

Edition n° 49 du 2 décembre 2015

 
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