Les conditions de travail ne cessent de se dégrader
Unia n'acceptera pas d'extension des horaires d'ouverture des magasins sans une juste compensation pour le personnel

A Genève, prétextant la concurrence de la France voisine, les organisations patronales et les partis de droite au Grand Conseil projettent de prolonger les horaires d'ouverture des magasins. Le comité de vendeurs d'Unia est prêt à entrer en matière à la seule condition que le personnel obtienne une juste compensation. Les conditions de travail dans le secteur, qui emploie 22000 personnes soit 17000 postes équivalant à des temps pleins, ne cessent en effet de se dégrader selon les témoignages des travailleurs et les observations du syndicat.

Au cours d'une conférence de presse donnée à la veille des fêtes de fin d'année, Unia a dénoncé, témoignages à l'appui, la dégradation des conditions de travail dans le commerce de détail genevois. «Il y a une grande souffrance morale, je le vois tous les jours sur le terrain», témoigne Bernard*, un employé de la grande distribution. «On entend souvent "J'en peux plus, je vais me mettre en arrêt maladie". Mais de nos jours, on ne prend plus de gants, les malades, on les vire. J'ai moi-même été licencié pour raison de santé», explique le vendeur. «Je travaille depuis 30 ans dans la vente à Genève. A l'époque, on fermait un jour par semaine, le samedi à 17h et en semaine à 18h30. Les magasins n'étaient pas ouverts non plus entre 12h et 14h, ce qui nous permettait de manger dans des conditions correctes.»

Sous-effectifs
C'était le bon vieux temps, depuis les horaires se sont élargis et, surtout, les effectifs se sont réduits comme peau de chagrin. «Il y a des tensions dans l'équipe du fait de la surcharge de travail. Le personnel a diminué et les malades ne sont pas remplacés», déplore Bernard. Vendeuse dans un grand magasin de chaussures, Nathalie* confirme cette tendance: «Il y a quelques années, lorsque j'ai commencé, nous étions sept, maintenant nous ne sommes plus que quatre dont une personne à mi-temps. Les gens n'osent plus manquer s'ils sont malades du fait de la pression des collègues.» En plus de la surcharge de travail, la faiblesse des effectifs a aussi un impact sur l'organisation des horaires et des congés: «Nous avons des changements d'horaires permanents, des difficultés à poser nos vacances et à avoir, par exemple, trois semaines de congé d'affilée», se plaint Bernard. «De début décembre à fin janvier, on ne peut pas obtenir un jour de congé exceptionnel ni un samedi de libres. Nos obligations familiales ne sont pas du tout prises en compte, à la fermeture les chefs laissent entrer les personnes qui frappent à la porte et on doit encore les servir», complète Nathalie. «Et on est payé pour la plupart moins de 4000 francs. Lorsque j'ai demandé une augmentation, on m'a répondu que j'étais assez payée...» Et Bernard de conclure: «Nous devons travailler avec de la musique très forte dans les oreilles toute la journée, on doit toujours se la coincer, vis-à-vis des clients comme du patron, mais on garde le sourire, ce qui prouve que les gens de la vente ont un très bon caractère car qu'est-ce qu'on ramasse!...»
«Nous constatons une précarisation grandissante provoquée par une dérégulation presque totale des conditions de travail de la branche», souligne Jamal Al-Amine, secrétaire syndical d'Unia. «L'année 2015 a d'ailleurs été marquée par une inflation des conflits. Hugo Boss, que nous avons dénoncé, a pris prétexte du franc fort pour baisser les salaires. Moins connus sont les cas de la FNAC, qui a fait passer le temps de travail hebdomadaire de 40 à 41 heures sans augmentation des rémunérations, et de Zara, qui a supprimé le jour fixe de congé et mis fin à la limitation à 44 heures de travail par semaine.»

Pas d'extension sans compensation
Face à cette situation, il est hors de question pour le comité de vendeurs d'Unia d'accepter de nouvelles extensions des horaires d'ouverture des commerces sans une juste compensation pour le personnel. Prétextant la concurrence de la France voisine, deux projets de loi ont été déposés au Grand Conseil pour une ouverture le 31 décembre (jour férié à Genève) et les organisations patronales manifestent leur intérêt d'obtenir des prolongations, par exemple jusqu'à 20h en semaine et 19h le samedi. «Nous ne sommes pas de méchants bolcheviks, il n'y a pas de notre côté de refus idéologique d'extension des horaires», assure Audrey Schmid, secrétaire syndicale d'Unia. «Mais nous nous sommes déjà fait avoir.» En effet, la convention négociée en 2002 en échange d'une extension des horaires a été depuis lors remplacée par une convention collective de travail (CCT) au contenu raboté, tandis que les horaires étendus sont toujours en vigueur. La CCT actuelle ne fixe que le montant du salaire minimum et ne règle que l'assurance perte de gain et la compensation pour le travail le dimanche. «Nous aimerions une CCT qui protège mieux les salariés et un dispositif garantissant par la loi sa pérennité.» Le syndicat demande notamment la possibilité d'avoir un samedi de congé par mois et pas plus de deux samedis de travail au-delà de 18h, la garantie de la semaine de travail sur cinq jours avec une journée fixe de repos, la limitation du travail du soir pour les employés avec charge de famille, ainsi que la limitation de la journée de travail sur 10 heures. «Nous sommes d'accord de discuter d'extensions d'horaires à condition que nous obtenions ces mesures d'accompagnement», ajoute Jamal Al-Amine. «Et on ne demande pas la lune!»

Jérôme Béguin

* Prénoms d'emprunt.

 

Edition n° 1/2 du 13 janvier 2016

 
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