Expulsée pour avoir quitté son mari
Séparée de son mari Caterine Mejia doit repartir en Colombie le 30 janvier à moins que

Son histoire est celle d'une injustice profonde. C'est la double peine de ces nombreuses femmes étrangères mariées à des Suisses, pensant avoir trouvé le grand amour... Et qui perdent leurs rêves, des bouts d'elles, et leurs droits lorsque leur mariage devient une prison et leur mari, un bourreau. Lorsqu'elles trouvent le courage de se séparer (avant les trois ans de mariage), elles sont (sauf exception) expulsées du territoire suisse. Caterine Mejia, de son nom de jeune fille, est l'une d'elles. A moins d'un miracle, cette jeune femme, dotée d'une énergie, d'une gentillesse et d'une honnêteté hors du commun, repartira en Colombie à la fin du mois. A Bogota, là où elle a grandi, dans une famille modeste. Dès ses 13 ans, en marge de ses études, elle fait des petits boulots pour s'offrir des cours de pom-pom girl, sa passion. Et à 16 ans déjà, la bosseuse, dotée d'un esprit aussi souple et musclé que son corps, est engagée dans une entreprise d'import-export, où elle gravit les échelons rapidement.

De Bogota à Neuchâtel
Pourtant, à 18 ans, elle accepte l'invitation de sa sœur de la rejoindre en Suisse, dans l'idée de reprendre ses études. Les premiers temps sont durs. Ses parents et son pays lui manquent, mais peu à peu elle se crée un réseau d'amis, étudie le français, travaille pour subvenir à ses besoins. Au bout de quelques années, alors que la sportive était en train de constituer un dossier pour la Haute Ecole de Macolin, l'administration estime qu'elle n'a plus droit à son permis d'étudiante (renouvelable chaque année).
Dans sa tête, elle n'a pas d'autre choix que de retourner en Colombie, mais son petit ami de l'époque la demande en mariage. Elle lui propose de continuer leur relation à distance, de se retrouver pour les vacances, bref d'attendre un peu que leur couple se consolide. Il insiste. Elle cède. Les noces ont lieu en décembre 2013. Depuis, l'ange qu'elle croyait avoir épousé, présente un tout autre visage... «Je n'ai pas porté plainte, je ne peux donc rien dire de plus.» En aparté, elle se confiera longuement. Un récit entrecoupé de larmes, malgré sa force de caractère.

Avis d'expulsion de 30 jours
L'été dernier, Caterine a annoncé sa séparation au Service de la population et des migrants (Spomi). Par honnêteté, parce qu'elle croyait en la justice humaine, celle du cœur, et en la valeur de son admirable intégration, qu'elle soit linguistique, professionnelle ou relationnelle. «J'ai toujours travaillé, payé mes impôts. Je n'ai jamais été aux poursuites, au chômage, ni à l'aide sociale. Mon casier judiciaire est vierge, et j'ai toujours respecté la loi. Face à mon intégration, je ne pensais pas que les trois ans de mariage exigés par la loi étaient si essentiels.»
En septembre, elle constitue un dossier pour expliquer sa situation. En octobre, elle subit une audition de 4 heures, éprouvante, sans qu'on ne lui offre ne serait-ce qu'un verre d'eau... «On m'avait aussi promis que mon dossier resterait confidentiel. Or il a été montré à mon mari qui était auditionné dans une autre salle au même moment que moi!», dénonce-t-elle.
La décision tombe à la mi-novembre: un refus. Elle a trente jours pour partir, alors même que son divorce n'a pas été prononcé. Un mois pour faire ses bagages et le deuil de 8 ans de vie en Suisse, quitter son poste de travail, son appartement, ses amis, sa famille... Elle passe alors de l'abattement à la colère, à la déception, à la résignation, mais elle reste debout. Fière et courageuse. «Depuis je mange beaucoup de chocolat, de chips, de cacahuètes...», avoue-t-elle avec un petit sourire. «Je n'ai pas voulu faire recours. Je ne comprends pas pourquoi j'aurais dû encore me justifier, je leur ai tout dit... Un avocat m'a d'ailleurs affirmé que, venant d'un pays tiers, je n'avais aucune chance de pouvoir rester. Il me reste mon meilleur trésor: ma conscience.»

Un large soutien
En apprenant la nouvelle, sa patronne, Géraldine Stebler, devenue sa plus fidèle amie, a obtenu un délai de deux mois en vertu du contrat de travail qui les lie (alors que Caterine, elle, n'a jamais obtenu une réponse écrite à sa propre demande de délai).
Parallèlement, Géraldine crée un clip d'hommage à Caterine, et lance une pétition de soutien qui a déjà récolté plus de 700 signatures*. «J'ai fait valoir aussi que Caterine était irremplaçable au fitness. Elle est l'un de ses piliers, fait le boulot de six. C'est une athlète hors pair et notre petit clown», raconte Géraldine, les larmes aux yeux. «Les clients l'adorent et sont bouleversés. Elle est tellement intégrée. Je veux croire au miracle jusqu'au bout.»
Caterine, à ses côtés, a pourtant déjà fait ses cartons et donné la majeure partie de ses affaires. Alors que son vol aller simple est fixé au 30 janvier, son permis B (regroupement familial) ne lui a pas été prolongé. «Depuis le 20 décembre, je suis une sans-papiers», regrette celle qui a toujours respecté les règles. D'une ponctualité et d'une organisation toutes helvétiques, elle craint un deuxième déracinement: «En Colombie, je vais devoir tout recommencer. Ça va être un choc.» Si Caterine pourra vivre chez ses parents, elle ne sait pas encore avec quels moyens financiers, puisque c'est elle qui subvient à leurs besoins. Son rêve? «La liberté... Celle de bouger et de vivre là où je le veux.»

Aline Andrey

* Pour signer la pétition et visionner le clip de soutien: www.petitions24.net/spomi__non_a_lexpulsion_de_caterine_favre


Le témoignage radiophonique de Caterine Mejia sera diffusé en direct et en public de Pôle Sud, à Lausanne, et sur www.django.fm le mardi 26 janvier entre 18h et 19h (podcast disponible dès le lendemain).

 

 

Edition n° 1/2 du 13 janvier 2016

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page