Mr & Mrs Cleen ne sont pas clean du tout
A la veille de Noël une société de nettoyage a licencié du jour au lendemain tout son personnel

Le 11 décembre dernier, Cleen Services a licencié ses sept collaborateurs. Depuis quelques années, cette association proposait, sous l'appellation de «Mr & Mrs Cleen», des services de nettoyage chez les particuliers entre Genève et Rolle. Avec une caractéristique, celle d'employer des personnes exclues du marché du travail dans le but de les former et de les réinsérer, en collaborant à cette fin avec l'AI et le chômage.


«Il faut avoir le moral bien accroché pour aller de l'avant», soupire Carmela. Avec six autres employés, cette secrétaire a été licenciée le 11 décembre dernier par Cleen Services. Depuis quelques années, cette association proposait, sous l'appellation de «Mr & Mrs Cleen», des services de nettoyage chez les particuliers entre Genève et Rolle. Avec une caractéristique, celle d'employer des personnes exclues du marché du travail, en raison d'un handicap ou faute de formation ou d'expériences professionnelles reconnues, dans le but de les former et de les réinsérer. Fondée et dirigée par une Genevoise, ancienne responsable de Pro-jet, association pour la réinsertion professionnelle basée à Nyon, Cleen Services est ainsi affiliée aux chambres de l'économie sociale et solidaire des cantons de Genève et Vaud.

La patronne disparaît
«Cet automne, les salariés sont passés par une période difficile, la directrice ayant disparu, ils ont été obligés de gérer seuls l'entreprise», explique Abdeslam Landry, secrétaire syndical d'Unia. «La patronne est cependant réapparue le 11 décembre, mais pour annoncer la fermeture de l'association.» Les collaborateurs ont reçu ce jour-là une lettre de licenciement motivée par des «difficultés financières et diverses». «Pour des raisons économiques, le délai de congé, ainsi que le salaire de décembre, ne pourront pas vous être payés», stipulait encore le document. «Les employés se sont donc retrouvés à la rue, à la veille de Noël, sans salaires. Ces derniers doivent pourtant bien être versés durant le délai de congé de deux mois pour la fin d'un mois», souligne Abdeslam Landry.
Depuis, la directrice est aux abonnés absents, ne répondant ni aux sollicitations du syndicat ni aux messages de ses ex-employés. A l'heure où nous mettions sous presse, L'Evénement syndical n'avait toujours pas réussi à la joindre. «Elle s'est envolée et nous craignons qu'elle n'assume pas ses responsabilités», déplore le secrétaire syndical. «Elle a dit être en incapacité de travail. Je pense pour ma part qu'elle cherche à éviter une faillite afin de conserver l'association», estime Souleymane.

Situation difficile pour les ex-employés
Comme ses ex-collègues, ce nettoyeur habitant à Genève est dans une situation financière difficile. «En raison du délai de congé et faute de faillite, la caisse de chômage ne peut entrer automatiquement en matière», rappelle Abdeslam Landry. Et, malgré ses trois enfants à charge, l'Hospice Général, l'institution qui délivre l'aide sociale à Genève, a refusé de soutenir le jeune homme: «Ils ne veulent pas m'avancer de l'argent». Pareil pour Million, nettoyeuse vivant à Lausanne: «L'aide sociale refuse de m'aider.» De son côté, à Nyon, Carmela a bien obtenu l'ouverture d'un dossier, «en insistant beaucoup». «N'ayant pas perçu mon salaire de novembre, cela fait deux mois que je fais pression sur l'aide sociale. Je n'ai aucune réserve, j'ai été obligée d'emprunter de l'argent à ma famille», témoigne la secrétaire.
«Nous avons demandé aux caisses de chômage d'obtenir une avance sur les salaires. Nous allons aussi saisir le Tribunal de première instance à Genève, l'association ayant son siège dans ce canton, pour obtenir rapidement une faillite afin que les salariés récupèrent leur dû. Des séances de conciliation aux Prud'hommes sont déjà prévues en février, encore faut-il espérer que la patronne se présente», détaille Abdeslam Landry.

Pas de formation malgré les subventions
En plus de ces salaires non versés, le secrétaire syndical a d'autres griefs à l'encontre de Cleen Services: «La CCT romande du secteur du nettoyage n'était pas respectée, le treizième salaire, par exemple, n'a jamais été versé.» L'aspect social de Cleen Services ne justifie pas selon lui de contourner la convention collective de travail: «La commission paritaire s'est déterminée en juin 2015: la CCT devait être appliquée. Cleen Services fonctionnait comme une entreprise normale, les employés effectuaient un véritable travail, dès lors se cacher derrière une association pour exploiter les gens est pour le moins scandaleux», s'indigne Abdeslam Landry.
«De plus, Cleen Services avait une mission de formation et travaillait à cette fin en collaboration avec l'assurance invalidité et le chômage.» Le secrétaire syndical cite le cas d'un nettoyeur, Antonio: «Il a travaillé durant six mois et n'a pas bénéficié de la formation financée par l'AI. Il a même été amené à réaliser des heures supplémentaires qui ne lui ont pas été rétribuées.» Placés, eux, par le chômage, Million et Souleymane confirment cette absence de formation. «Il n'y a eu ni CFC, ni attestation fédérale de formation professionnelle, ni même un jour de formation ou un cours de français, rien du tout», dénonce Abdeslam Landry. «Est-ce que l'AI et le chômage ont effectué un contrôle? En tant que citoyen, on est en droit de demander comment est dépensé l'argent public. Du reste, nombre de questions se posent à propos de cette association. Un document consacré à la masse salariale 2014 révèle qu'un employé, membre du comité de l'association, aurait gagné environ 10000 francs par mois, tandis que le trésorier aurait touché 57000 francs pour la période de mars à décembre 2014. C'est beaucoup pour une association à but non lucratif», juge le secrétaire syndical. «On nous a vendu du rêve et tout le monde s'est fait avoir», conclut Carmela.

Jérôme Béguin

 

 

 

Edition n° 3 du 20 janvier 2016

 
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