Un processus inexorable de désindustrialisation
Les conséquences du franc fort se font très durement sentir dans l'industrie mais également dans le secteur touristique

Un an après l'abandon du taux plancher, l'heure est au bilan. Unia dénonce une année de politique désastreuse pour les emplois et les conditions de travail: hausse du chômage, restructurations, délocalisations, pression sur les salaires. Le syndicat en appelle à la démission des dirigeants de la BNS.

«Unia exige la démission de la direction de la BNS.» A la veille du premier anniversaire de l'abandon du taux plancher du franc par rapport à l'euro par la Banque nationale suisse (BNS), le 15 janvier 2015, le syndicat représentant les travailleurs des secteurs les plus directement touchés par les effets de cette mesure a exprimé sa colère à l'encontre des dirigeants de la banque centrale helvétique.
Dans son communiqué, Unia liste les conséquences de cette décision qui mettait un coup d'arrêt à l'achat illimité de devises pour maintenir un taux de change de 1,20 franc pour 1 euro. Du jour au lendemain, le franc, et donc les marchandises destinées à l'exportation, renchérissaient de 15 à 20%. Durant l'année qui a suivi, la croissance n'a été que de 0,7% alors que les prévisions en attendaient 1,9%. Les exportations de l'industrie des machines, équipements électriques et métaux ont chuté de 6,4% jusqu'en novembre, et le secteur touristique a connu une baisse de 13% des clients venant de l'Union européenne (UE).
Le nombre de chômeurs s'est accru de 11000, soit 7,6% de plus qu'à fin 2014. Le taux de chômage est particulièrement élevé dans les branches de l'industrie, notamment dans l'horlogerie (9,2%) et l'alimentaire (6,4%). Dans l'hôtellerie et le commerce de détail des suppressions d'emplois sont aussi à déplorer, relève Unia. Dans les branches où le syndicat a conclu des CCT, le franc fort a coûté 7000 emplois, sans compter ceux d'Alstom (voir ci-dessous). L'Union patronale suisse estime à 20000 le nombre d'emplois total que risque de perdre l'industrie d'exportation. L'érosion des emplois se fait aussi sentir chez les fournisseurs et les PME. Et nombre d'entreprises ont décidé de délocaliser tout ou partie de leur production, «d'où un processus inexorable de désindustrialisation aux conséquences dramatiques pour la Suisse», s'indigne Unia qui ajoute que des dizaines de milliers de travailleurs ont été contraints d'effectuer des heures non payées.
Par ailleurs, les taux d'intérêt négatifs imposés par la BNS «nuisent aux caisses de pension et remettent en question le niveau des prestations versées», note le syndicat, soulignant encore que le climat d'incertitude face à l'emploi et la crainte du déclassement social au sein de la population «fragilise toujours plus le soutien politique aux accords bilatéraux avec l'UE».

Les salariés à la caisse...
Vendredi dernier, un an jour pour jour après la levée du taux plancher, certains médias relativisaient les conséquences de cette décision, estimant que face à la catastrophe attendue, l'économie ne s'en sortait pas si mal. «Quand on fait porter les risques par les salariés, c'est facile de dire qu'on a évité le pire», réagit Pierluigi Fedele, membre du comité directeur d'Unia. «Il n'y a certes pas eu autant de suppressions d'emplois que nous le craignions, mais c'était sans compter Alstom et d'autres qui pourraient suivre. Par contre, durant cette année, il y a eu passablement d'atteintes sur le temps de travail et les salaires qui ont été mis fortement sous pression, alors qu'ils le sont déjà en raison de la libre circulation. Cette politique libérale de pression sur les salaires est un des piliers stratégiques de la BNS.» Le franc fort comme le renchérissement négatif servent ainsi de prétexte pour ne pas les augmenter ou pour les baisser comme cela a été tenté par plusieurs entreprises. «Là où le syndicat a été informé et où nous sommes intervenus, cela a relativement bien pu être maîtrisé», note le syndicaliste.
Le franc fort a également servi de prétexte pour justifier des restructurations et des délocalisations, comme chez EgoKiefer ou Alstom, alors que l'existence de ces sociétés n'est pas menacée. «Cela leur permet de dire que les travailleurs en Suisse sont trop chers par rapport aux ouvriers français, tchèques ou slovaques.»

Allongement du temps de travail: retours en arrière
Autre conséquence du franc fort, de nombreuses sociétés ont fait travailler gratuitement leur personnel en allongeant le temps de travail. Mais beaucoup d'entre elles sont revenues en arrière, indique Pierluigi Fedele. «Ces entreprises ont vu que ces mesures n'ont pas permis d'augmenter la productivité. Elles ne servent donc pas à grand-chose si ce n'est à démotiver les gens.» Et de citer le groupe Georg Fischer, anciennement Agie Charmilles, avec qui le syndicat a mené une lutte corsée contre ces heures non payées et qui, en décembre, à stoppé la mesure et payé une partie des heures effectuées en plus par les employés. Stadler Rail est aussi revenue en arrière et a même signé une CCT avec Unia, et Tornos, société pourtant en graves difficultés, a également suspendu la mesure. «C'était purement de l'idéologie. Il fallait tout de suite mettre les travailleurs à contribution», souligne le syndicaliste.
Dans un tel contexte, pour Unia et pour Pierluigi Fedele, le départ des membres de la direction de la BNS ouvrirait une perspective. «Leur démission provoquerait un tremblement de terre mais amènerait des gens plus compétents. Le rôle d'une banque d'Etat dans une situation difficile est de soutenir l'économie de son pays.»

Sylviane Herranz

 

 

Edition n° 3 du 20 janvier 2016

 
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