Nouvelle combine pour exploiter les travailleurs détachés
Unia a déposé une plainte pénale contre Vision Genève SA pour usure en compagnie des travailleurs lésés

Soutenus par Unia, des ouvriers polonais ont dénoncé pénalement leur employeur, Vision Genève SA. Celui-ci retenait plus de la moitié de leur salaire pour couvrir les frais de logement dans des biens lui appartenant. Un tour de passe-passe permettant de verser des salaires de 2000 francs net...

Unia a déposé une plainte pénale contre Vision Genève SA pour usure, le 21 janvier dernier, en compagnie des travailleurs lésés.

«Quand nous sommes arrivés en Suisse, ça a été un choc, rien à voir avec ce qu'on nous avait promis», raconte Krzystof, ouvrier polonais actif dans le second œuvre et employé par la société Vision Genève SA. Alléché par les conditions de travail suisses, à savoir un salaire net à plein temps de 2500 francs (bien plus bas que le minimum conventionnel mais bien plus haut que les 300 euros mensuels polonais), le paiement de l'assurance maladie et dentaire, l'obtention d'un permis de séjour, le remboursement des frais de déplacement et la mise à disposition d'un logement, Krzystof quitte son emploi en Angleterre et se précipite à Genève. Mais sur place, c'est la désillusion. «On travaillait entre 8 et 12 heures par jour, samedi inclus. Parfois il nous arrivait de travailler la nuit, car il fallait respecter des délais. Quant au logement, on vivait à 2 ou 3 personnes minimum dans une même chambre.»

Salaire amputé de 2500 francs
En fait, le cas n'est pas nouveau. Alerté par la Maison de quartier des Pâquis que des ouvriers dormaient sur leur lieu de travail, au milieu de la poussière, Unia avait informé les travailleurs de leurs droits. Après avoir détecté plusieurs anomalies (salaires à 2000 francs au maximum alors que la convention prévoit un salaire minimum horaire de 24,90 francs, absence de fiches de salaire, logements précaires, etc.) et après plusieurs tentatives d'échanges infructueuses avec le patron, le syndicat a saisi le Bureau de contrôle des chantiers. Suite à cela, Vision Genève SA a fini par fournir les fiches de salaire demandées. Celles-ci révèlent des salaires brut de minimum 5424 francs, montants que les ouvriers ignoraient totalement car ils ne percevaient guère plus de 2000 francs net par mois. La ruse est la suivante: l'employeur retient chaque mois entre 2100 et 2500 francs plus 140 francs d'électricité pour les frais de logement. La société ponctionne donc, chaque mois, 7500 francs pour la location d'un trois pièces, dont il est propriétaire à Genève, avec trois occupants, et 5000 francs pour une chambre à Lausanne occupée par deux personnes. Bien au-dessus des loyers pratiqués dans ces régions. Partant de ces faits, Unia a déposé une plainte pénale contre Vision Genève SA pour usure le 21 janvier, en compagnie des travailleurs lésés. D'autres plaintes seront déposées auprès du Tribunal des Prud'hommes.
«Nous sommes revenus de Pologne pour nous battre et obtenir réparation», continue Krzystof, déterminé, mais aussi dans une situation délicate. En effet, alors que lui et cinq de ses collègues avaient convenu avec le patron de rentrer en Pologne pour les fêtes, le chantier étant à l'arrêt, ils ont reçu un SMS les informant de leur licenciement immédiat pour abandon de poste. «Je me retrouve sans emploi et le salaire de décembre ne nous a pas été payé...» Maciej n'avait jamais vécu cela auparavant. «J'ai travaillé en Autriche, mais aussi en Angleterre, et les conditions de travail et de logement ont toujours été très correctes. Les salaires étaient décents et les heures supplémentaires toujours payées.»

Protéger davantage les travailleurs
A l'heure du renouvellement de la Convention collective du second œuvre romand, Unia exige que des nouvelles mesures soient prises afin de protéger les salariés de la branche.
Pour Alessandro Pelizzari, secrétaire régional du syndicat, ce cas est exemplaire en plusieurs points. Il met d'abord en lumière l'existence de ces sites internet qu'utilisent les patrons suisses pour recruter directement en Pologne à bas coûts, et il révèle «l'inventivité des patrons pour contourner la CCT» grâce à cette nouvelle «combine» de loyer usurier qui permet de faire de la sous-enchère salariale. Face à la faiblesse du cadre légal et conventionnel qui contraint les personnes lésées à aller jusqu'au pénal dans ce genre de cas, le syndicaliste expose ses revendications. «Les délais de traitement de la commission paritaire sont tellement longs que les employeurs ont le temps de licencier les employés et d'en réembaucher d'autres. Il faut que le chantier soit bloqué le temps que le cas soit examiné. De même, des solutions doivent être trouvées pour avancer l'argent dû aux travailleurs lésés.» Alessandro Pelizzari appelle également à la multiplication des systèmes de contrôle sur les chantiers, et ce, partout en Suisse, sur les chantiers publics et privés. «Enfin, les travailleurs ont été licenciés sur-le-champ pour s'être battus et se retrouvent désormais sans emploi. Il est urgent de protéger les travailleurs qui défendent leurs conditions de travail.»

Manon Todesco

 

 

Edition n° 4 du 27 janvier 2016

 
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