Le Qatar une prison à ciel ouvert
Au Qatar des travailleurs migrants actifs dans la construction en vue de la Coupe du monde de football 2022 perdent la vie

La Confédération syndicale internationale a publié un nouveau rapport sur les conditions de travail des migrants employés à la construction d'infrastructures en vue de la Coupe du monde de football controversée de 2022 au Qatar. Une étude qui brosse un tableau pour le moins terrifiant d'une main-d'œuvre qualifiée de «véritables esclaves des temps modernes».

Journées de travail interminables, salaires de misère, recrutements frauduleux, santé et sécurité lacunaires, voire totalement inexistantes, sur les chantiers, logements insalubres et bondés... Dans son dernier rapport publié à l'occasion de la Journée internationale des migrants, le 18 décembre dernier, la Confédération syndicale internationale (CSI) brosse un tableau pour le moins effrayant des conditions d'emploi des travailleurs étrangers engagés à la construction d'infrastructures en vue de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar. L'étude en question fait le point sur une situation qui n'a pas été améliorée en dépit des critiques déjà formulées dans une première analyse. «Rien n'a changé pour la main-d'œuvre dans le pays. Le gouvernement n'est pas parvenu à harmoniser ses lois avec les normes internationales et la nouvelle loi sur le travail qui avait été promise entrera en vigueur en 2017 seulement et ajoute un nouveau degré de répression pour les travailleurs migrants», déplore la CSI, estimant que les autorités se sont contentées de «codifier l'esclavage».

7000 morts potentiels
«Les dirigeants politiques et commerciaux du Qatar sont déterminés à poursuivre leurs constructions de luxe en recourant à un modèle basé sur l'esclavage moderne, qui prive les individus de leurs droits humains et du travail tout en institutionnalisant les mauvais traitements, les salaires de misère, les conditions de travail extrêmes et les conditions d'hygiène déplorables. Le Qatar est un prison à ciel ouvert et ses dirigeants ne veulent rien changer.» Et la CSI d'estimer «que 7000 travailleurs migrants mourront avant le premier coup de sifflet de la Coupe du monde». Sombre pronostic qu'ose la faîtière syndicale non sans noter qu'il est difficile de connaître exactement le nombre de décès, d'accidents et de maladies liés au travail, en raison «du refus du gouvernement qatari de publier des statistiques ou d'autoriser les enquêtes indépendantes qui permettraient de savoir pourquoi un millier de jeunes travailleurs migrants en bonne santé perdent la vie chaque année au Qatar».

Enquêtes nécessaires
Se basant sur un rapport du Qatar sur la santé de 2012, la CSI mentionne néanmoins les causes et chiffres des décès pour cette année-là comme suit: «420 décès, soit 37,5%, sont dus à des causes inconnues, 449 décès, soit 39,7% à des "causes internes", telles que maladies liées au travail, en particulier les effets de la déshydratation en raison de la chaleur extrême sur les chantiers et la nuit dans les camps des travailleurs; 258 décès, soit 22,8%, relevant de "causes extérieures", telles que des accidents sur les chantiers (notamment des chutes, des chocs provoqués par des véhicules ou des objets, des accidents directement liés au travail et impliquant des piétons).»
L'étude rapporte aussi que la mort de nombre de migrants serait imputée à des arrêts cardiaques, non sans relever que des employeurs sans scrupules n'hésitent pas à évoquer cette cause afin de se soustraire au paiement des assurances. Dans ce contexte, les syndicats ont exhorté les autorités pour qu'elles mènent des investigations indépendantes et ordonnent lors de tels «diagnostics» des autopsies systématiques.

D'un autre âge...
La CSI dénonce le système de la «kafala», auquel sont soumis les travailleurs migrants, estimés à 1,8 million de personnes dont une majorité d'Indiens et de Népalais. «Cette forme de parrainage s'apparente à de l'esclavage. Dans le cadre de ce système, les travailleurs n'ont pas de liberté syndicale ni de droits de négociation collective, leurs passeports sont confisqués et ils sont, de fait, la propriété de leur employeur.» Ce modèle ne permet pas non plus à l'ouvrier de changer d'emploi sans le consentement de son patron, de quitter le pays, d'obtenir le permis de conduire ou de louer une maison, «ce qui a donné lieu à de nombreux cas de travail forcé et de chantage». L'employeur peut même louer le travailleur un an à une autre entreprise, sans qu'il ait son mot à dire.

Dévalorisation de l'humanité
Dressant une liste des plus grandes sociétés de construction internationales actives au Qatar en vue de la Coupe, la faîtière syndicale les somme de réagir. Et exige qu'elles traitent la main-d'œuvre de la même manière que dans leur pays. «Quand une entreprise tire ses bénéfices du travail servile, elle accepte la dévalorisation de l'humanité», relève la CSI chiffrant à 220 milliards de dollars les coûts des infrastructures liés à la Coupe et à 15 milliards de dollars les profits inhérents à leur construction, avec une marge bénéficiaire moyenne de 7,5%.
Parallèlement, les syndicats demandent instamment au gouvernement qatari qu'il mette un terme au système de la «kafala», qu'il autorise l'organisation des travailleurs, instaure un salaire minimum national ou encore des inspections du travail avec mécanismes de réclamation et tribunal du travail indépendant. La Fifa... empêtrée dans des scandales de corruption à répétition... est aussi priée d'exercer des pressions sur le pays hôte.


Sonya Mermoud

 

Vers une enquête officielle

Le conseil d'administration du Bureau international du travail (BIT) a décidé en novembre dernier d'envoyer une délégation enquêter sur le travail forcé au Qatar. A noter qu'une plainte avait été formulée par des délégués de l'institution contre le gouvernement de l'émirat pour violation de la convention sur la question et sur celle liée à l'inspection du travail, soulignant notamment qu'une population d'environ 1,5 million de migrants est concernée par la problématique. «Les pratiques en cause consistent notamment à remplacer les contrats de travail, à demander aux migrants de verser des commissions - ce qui oblige nombre d'entre eux à contracter des prêts conséquents assortis d'intérêts élevés - et à confisquer leur passeport. Le gouvernement du Qatar ne fait pas le nécessaire pour mettre en place un cadre juridique protégeant suffisamment les droits des travailleurs migrants conformément au droit international ni pour appliquer les protections juridiques en vigueur.» Depuis, les autorités qataries auraient annoncé, via la promulgation d'une nouvelle loi, avoir corrigé le tir...
Les informations récoltées par les experts seront examinées à la session de mars prochain. Elles pourraient donner lieu à la constitution d'une commission d'enquête officielle.
SM

 

 

 

Edition n° 4 du 27 janvier 2016

 
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