C'est un espace de liberté qui disparaît
Le local de Rifondazione à Renens doit fermer. C'est la fin de 50 ans d'engagement pour le soutien et l'intégration des migrants

Une page se tourne à Renens. Le local du Centre culturel de Rifondazione, lieu d'accueil, de rencontre, d'échange, entre gens de toutes nationalités devait fermer ses portes le 31 janvier. L'ancienne bâtisse où il se trouve est vouée à la démolition. Entre tristesse et colère, le lieu a vécu encore de beaux moments chaleureux en ce premier mois de l'année. Rencontre.

Rue de l'Avenir 5. Une adresse au nom symbolique pour les nombreux saisonniers, ouvriers, réfugiés ou encore sans-papiers qui ont franchi le seuil du petit local situé au pied d'une ancienne bâtisse de l'îlot de la Savonnerie, quartier du centre de Renens où fleurissaient les fabriques et les artisans au début du 20e siècle. Déracinés et cherchant à se construire une nouvelle vie dans notre pays, ces personnes ont trouvé là réconfort, conseil et convivialité. Or la maison est destinée à la démolition pour laisser la place à de nouveaux immeubles. Ainsi en a décidé l'automne dernier, à quatre voix d'écart, le parlement de la commune rouge de l'Ouest lausannois.
En condamnant la maison de la rue de l'Avenir 5, et celle juste derrière, ce sont non seulement 14 appartements bon marché qui disparaîtront, mais aussi un endroit riche d'une longue histoire: le Cercle culturel de Rifondazione. Un lieu ayant permis à de très nombreuses associations de se réunir, de se créer même, dans un élan de partage, de solidarité et d'échange. Un endroit accueillant des travailleurs de toutes origines et, depuis une quinzaine d'années, la permanence sociale de Verena Berseth, blanchisseuse et ancienne municipale et députée popiste. La main sur le cœur, à l'écoute, elle y reçoit tous les mercredis soirs des personnes nécessitant de l'aide, pour écrire une lettre, trouver une solution pour un toit, un permis de séjour, ou entreprendre une démarche administrative. Au «Circolo», Unia avait aussi pris ses quartiers en janvier 2013, en y installant une permanence dans le bureau du «chef», le président de Rifondazione, Vincenzo Sisto, militant fidèle du syndicat. Une permanence déplacée en décembre à quelques pas de là, à la rue des Alpes à Crissier. «Nous avons également accueilli les grévistes et syndicalistes de tous les conflits survenus dans l'Ouest lausannois, chez Matisa, Veillon, Filtrona, et bien d'autres, ainsi que les 30 menuisiers italiens abandonnés sur leur chantier au Mont-Pèlerin par la société qui les avait engagés», précise le président.

«L'intégration, c'est nous qui l'avons faite»
Vincenzo Sisto, comme le gérant bénévole Domenico Papasidero, sont amers face à la fermeture annoncée de leur cercle. «Nous sommes ceux qui avons participé le plus au développement de cette petite ville. Nous avons débuté avec les saisonniers, les Italiens, les Espagnols, puis d'autres nationalités. L'intégration, c'est nous qui l'avons faite, ça ne se réalise pas dans le bureau d'une commune. L'école Franc Parler est née ici», lance Vincenzo Sisto, remonté contre la Municipalité et sa syndique popiste. Car contrairement aux autres locataires, la commune, propriétaire du bâtiment, n'a pas proposé de nouvel endroit pour reloger le Cercle de Rifondazione, ce mouvement né après la disparition du Parti communiste italien. «On nous a promis des fleurs et des roses, puis ils sont revenus en arrière et nous ont proposé de partager un local deux heures par semaine... Mais nous voulons le nôtre, même si le loyer aurait été un peu plus cher. Ici, les ouvriers se retrouvent après le travail, les portes sont ouvertes aussi la journée pour les activités des associations. Oui, ça me fait mal au cœur», lance, dépité, Domenico, qui officie là depuis 10 ans. «Nous ne gagnons pas notre vie ici, nous sommes tous bénévoles. Nous avons fait beaucoup pour la Fourmi Rouge (Pop et Gauche en mouvement, ndlr), et aujourd'hui, on nous jette comme des déchets...»
Ce samedi 23 janvier, moins de 10 jours avant de devoir mettre la clé sous le paillasson, Domenico Papasidero officie comme cuisinier. De succulentes pennes à la calabraise, enrichies de champignons, agrémentent le repas des membres des «paniers de légumes», créés par les Femmes solidaires sans frontière de Renens. «Ce local nous a beaucoup aidé il y a quelques années, nous accueillions des femmes l'après-midi, il y avait des cours de français, des soirées à thèmes», explique Anne-Lise Tombez, déplorant sa disparition. «On pourrait imaginer que la commune laisse un espace collectif au bas du nouveau bâtiment. Cela fait des années que nous demandons une Maison des associations.» Et Pilar Arce, bénévole de l'association, d'ajouter: «Depuis près de 11 ans, nous squattons l'auvent pour distribuer nos paniers, et on se réchauffe à l'intérieur avec un café. Maintenant, on nous chasse de là, on a dû trouver un nouvel endroit.»

Un territoire libéré
«Nous existons depuis 50 ans à Renens. Nous étions d'abord à la rue Neuve, et depuis 1982 dans ce local», rappelle Vincenzo Sisto à l'assistance. «Rifondazione est né ici avant de s'étendre à Genève, Bâle ou Zurich. Nous avons aidé beaucoup de gens, et on nous dit que nous sommes inutiles! Tous sont passés ici, saisonniers, immigrés, réfugiés, des femmes migrantes, des syndicalistes, et il y a la permanence de Verena...» Trop ému pour poursuivre, il lui laisse la parole. «C'est un lieu de liberté où l'on a pu imaginer plein de trucs, qui a souvent été le départ de quelque chose, qui va s'éteindre», regrette-t-elle, avant d'annoncer le déplacement de sa permanence sociale aux Lapins bleus, une ancienne garderie accueillant d'autres associations. «Mais tant que la maison sera debout, je serai là!» assure cette femme prête à tous les combats. «On a mené une lutte très sérieuse pour laisser ces maisons sur pied, et même fait une expertise prouvant qu'elles pouvaient être rénovées. Si elles sont vétustes, c'est bien parce que la commune ne les a pas entretenues.»
«Ici, c'est la maison de Peppone, c'est un territoire libéré de Renens», renchérit Jacques Depallens, un habitué des lieux, faisant référence à l'histoire de Don Camillo, curé d'un petit village italien s'opposant à Peppone, le maire communiste. «Qu'ils soient riches ou non, les gens peuvent venir, parler, rire. Souvent, ils ont des petits problèmes, on leur donne des pistes. C'est la maison de Peppone et en même temps, la maison du bon Dieu! Et j'espère qu'avec Verena, les Lapins bleus deviendront les Lapins rouges!»
Alors que la soirée des membres des «paniers de légumes» touche à sa fin, sous une reproduction du tableau «Il Quarto Stato», Le Quart-Etat, du peintre italien Giuseppe Pellizza da Volpedo, illustrant les révoltes paysannes dans la plaine du Pô à la fin du 19e siècle, Verena Berseth confie encore: «C'est une période de vie qui passe. Un espace de liberté qui disparaît. Tous les pouvoirs détestent ça.»

Sylviane Herranz

 

Edition n° 5 du 3 février 2016

 
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