Amnistie pour les 8 d'Airbus et tous les autres
Le droit de grève est au coeur du procès à l'encontre de huit syndicalistes d'Airbus en Espagne

C'est un procès d'envergure qui s'est ouvert la semaine dernière à Getafe près de Madrid. Huit syndicalistes d'Airbus sont poursuivis pour leur participation à un piquet de grève en septembre 2010, lors d'une des nombreuses grèves générales qu'a connu l'Espagne. Le procureur avait requis 8 ans et 3 mois de prison contre chacun. Après quatre audiences, il a libéré deux des inculpés de leurs accusations et réduit sa requête à 4 ans et 6 mois de prison pour les 6 autres. Le verdict devrait être rendu cette semaine.


C'est un procès crucial pour l'avenir du droit de grève et de la démocratie en Espagne. Un procès aux portées dépassant largement les frontières de l'Etat espagnol comme en témoignent les innombrables actions de solidarité, messages et lettres venues de toute l'Europe et du monde entier pour soutenir les «8 d'Airbus». Huit syndicalistes inculpés pour leur participation à un piquet de grève devant leur entreprise lors de la grève générale du 29 septembre 2010 contre la réforme du travail du gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero.
Le procès s'est ouvert la semaine dernière devant les juges de Getafe, ville proche de Madrid. Se basant sur l'article 315.3 du Code pénal permettant de condamner des syndicalistes s'ils empêchent des ouvriers de se rendre à leur travail durant une grève, le procureur avait requis 8 ans et 3 mois de prison à l'encontre de chacun des 8 d'Airbus, au total 66 ans! De par la dureté des peines requises, comme de l'accusation infondée, ce procès servira de test face à la criminalisation de plus de 300 travailleurs et syndicalistes en Espagne, poursuivis eux aussi pour avoir participé à des grèves générales convoquées par les deux grands syndicats du pays, Comisiones obreras (CCOO) et l'Union générale des travailleurs (UGT) ou à d'autres actions (voir ci-contre).

«Retour à des temps que nous croyions révolus»
Mardi 9 février, les huit d'Airbus sont partis au petit matin des portes de leur usine pour se rendre au tribunal accompagnés de centaines de collègues, de syndicalistes venus les soutenir, du secrétaire général de CCOO, Ignacio Fernández Toxo et de celui de l'UGT, Cándido Méndez. Tous réunis derrière la banderole affichant: «Ils ne sont pas 8, nous sommes des milliers» - No son 8 somos miles - ils ont rassemblé sur leur parcours plusieurs centaines de personnes. Et c'est un cortège fort de 10000 participants qui est arrivé aux portes du palais de justice où nombre d'orateurs, notamment des représentants de divers partis, tels Izquierda Unida, le PSOE, Podemos ou encore Cuidadanos, ont apporté leur solidarité. Des syndicalistes d'autres pays étaient également présents, comme la CGT française, la CGTB de Belgique, et des responsables du syndicat mondial Industriall Global Union.
«Ce procès est un signe évident d'une régression de la démocratie dans notre pays, un retour à des temps que nous croyions révolus», a déclaré au départ de la manifestation le dirigeant de CCOO, Ignacio Fernández Toxo, dénonçant une accusation montée de toute pièce pour attaquer le droit de grève.
Ce jour-là, les huit d'Airbus, dont certains étaient membres de la commission d'entreprise au moment des faits, ont été entendus par le juge sur les événements qui se sont déroulés lors du piquet de grève, réunissant 500 à 600 travailleurs. Arrivée sur place, la police a tenté d'entrer dans l'enceinte de l'usine, frappant des personnes présentes. Des coups de feu à balles réelles ont aussi été tirés en l'air.
Le lendemain, mercredi 10 février, 11 policiers cités par l'accusation ont été interrogés. Le syndicat CCOO relève que les déclarations des policiers étaient pour le moins contradictoires par rapport à leurs dépositions. Et indique qu'ils auraient aussi reconnu avoir dû informer leurs supérieurs de la présence ou non de «meneurs» syndicaux.

La grève n'est pas un délit!
Jeudi 11 février, le procès s'est poursuivi avec l'audition des témoins des accusés, des collègues mais également des responsables de l'entreprise venus confirmer l'attitude toujours pacifique du piquet de grève. Le jeudi dans l'après-midi, une vaste manifestation était convoquée par 11 organisations syndicales au centre de Madrid. Sous le mot d'ordre «La grève n'est pas un délit, c'est un droit!» des milliers de personnes ont défilé dans les rues de la capitale exigeant l'abrogation de l'article 315.3 du Code pénal et l'amnistie pour tous les travailleurs poursuivis pour fait de grève.
«Quatre décennies plus tard, les rues de Madrid réclament à nouveau l'amnistie», constate le syndicat CCOO dans un feuillet d'information internationale. «Si, alors, la mobilisation cherchait à faire sortir des prisons les combattants antifascistes que la dictature de Franco avait emprisonné, ce jeudi l'objectif n'était pas très différent: exiger l'amnistie pour les syndicalistes condamnés et l'annulation des procédures judiciaires ouvertes contre plus de 300 travailleurs pour avoir exercé leur droit de grève de manière pacifique, accusés paradoxalement d'un crime "contre le droits des travailleurs"».* Le syndicat dénonce également la tentative du bureau du procureur, conformément au mandat du gouvernement, note-t-il, de faire revenir le cours de l'histoire vers des temps où les syndicats étaient persécutés et la grève interdite.

Deux travailleurs acquittés
Vendredi dernier, 12 février, a eu lieu la quatrième et dernière audience du procès. Le jugement devrait tomber dans les cinq jours. Mais d'ores et déjà, les charges portées contre deux des 8 d'Airbus ont été levées. Et les peines requises par le procureur revues à la baisse, soit à 4 ans et 6 mois de prison pour les 6 restants. L'acquittement des deux syndicalistes a été salué par le syndicat CCOO, qui espère le même sort pour les six autres. D'autant, écrit-il, que face aux arguments de la défense et à l'incohérence des accusations une autre issue serait «inconcevable».

Sylviane Herranz

* Traduction L'ES.

 


Plus de 300 syndicalistes inculpés en Espagne
Plus de 300 travailleurs et syndicalistes sont poursuivis devant la justice en Espagne en raison de leur participation à des mouvements de grève ou à des actions d'information organisées ces dernières années face aux conséquences de la crise et aux réformes antisociales des gouvernements successifs. L'article 315.3 du Code pénal permet de condamner à de la prison un travailleur ayant participé ou organisé une grève pourtant légale.
Certains ont déjà été condamnés, comme les 5 de l'usine Arcelor à Gijon dans les Asturies. Inculpés pour leur participation à un piquet durant le grève générale de mars 2012, ils avaient écopé, en décembre 2014, de peines allant de 3 à 5 ans de prison chacun, soit un total de 21 ans. Une sanction révoquée et remplacée en 2e instance par une amende de 21000 euros. Six autres personnes ont aussi été jugées et exigent depuis plus d'une année d'être graciées. Deux ont été condamnés à trois ans de prison pour un piquet de grève lors d'une lutte pour leur convention collective (CCT) dans le transport de marchandises en 2008, deux professeures ont écopé de 3 ans de prison, accusées d'avoir jeté de la peinture sur une piscine durant une grève pour leur CCT en 2010, deux militants de Grenade ont quant à eux été condamnés à 3 ans et un jour de prison en lien avec la grève générale de mars 2012.
En novembre dernier, un collectif d'avocats, rejoint par des responsables syndicaux espagnols, des militants politiques et des syndicalistes du monde entier, ont constitué une Commission internationale en défense des 300 inculpés pour fait de grève, pour l'abrogation de l'article 315.3 du code pénal et l'annulation de toutes les accusations. Des sections de différents syndicats de Suisse, notamment du SEV, d'Unia, du SSP, ont manifesté leur soutien aux inculpés. A Genève, la CGAS a porté ces revendications à la mission permanente d'Espagne auprès de l'ONU.
SH

 

 

Offensive patronale partout en Europe: le point avec Andreas Rieger
En quoi ce procès des 8 d'Airbus est-il important pour le mouvement ouvrier en Europe? Andreas Rieger, ancien coprésident d'Unia et représentant de l'Union syndicale suisse à la Confédération européenne des syndicats (CES), répond à cette question: «Cet événement s'inscrit dans une offensive patronale menée au niveau européen et visant le droit de grève. Dans plusieurs pays, comme en Grande-Bretagne ou en Italie, ce droit est aussi attaqué. En Espagne, ils ont redécouvert un vieil article datant du franquisme et l'ont durci après avoir modifié la loi sur les manifestations. Ce durcissement a eu lieu dans un climat politique où le Parti populaire voulait affaiblir les syndicats. Ce procès sera suivi de nombreux autres, raison pour laquelle le mouvement syndical européen s'est mobilisé. Début février, un meeting a été organisé par la CES à Madrid avec des leaders européens.»
«J'espère que ces inculpations et l'utilisation de l'article 315.3 du Code pénal étaient liées à la politique réactionnaire du PP et que le changement de situation politique après les élections de décembre* va influer sur les juges. Les 6 syndicalistes restants doivent aussi être libérés de toute accusation», poursuit Andreas Rieger.
Quant aux répercussions du résultat de ce procès dans les autres pays européens? «Le droit de grève est réglementé essentiellement par l'Organisation internationale du travail. Il n'y a pas de règle proprement européenne, si ce n'est la possibilité de recourir à la Cour européenne des droits de l'homme. Mais il est clair que si l'offensive des milieux patronaux gagne en Espagne, ça l'encouragera partout ailleurs.»
SH


* Elections marquées par la perte de la majorité absolue du Parti populaire (PP) et l'entrée en force au Parlement de Podemos, qui talonne le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), et de Ciudadanos, mouvement de centre droit. Le PP ayant jeté l'éponge, le roi d'Espagne a demandé début février au secrétaire général du PSOE de former un gouvernement. Ndlr.

 

Edition n° 7/8 du 17 février 2016

 
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