Palette d'histoires
Dessinateur peintre et bédéiste Ambroise Héritier joue sur différents tableaux artistiques

Dessinateur, peintre et bédéiste, Ambroise Héritier joue sur différents tableaux artistiques au gré d'une inspiration mâtinée de mélancolie

Fusains, monotypes, peintures, illustrations, gravures, BD, dessins de presse... Pour exprimer ses ressentis, Ambroise Héritier puise dans un large vocabulaire pictural. Mais si les techniques varient, ses œuvres sont toutes liées par une volonté de raconter une histoire. Un scénario aux multiples lectures. «La narration est ouverte, chacun peut se déplacer dans cet espace comme il l'entend», relève le dessinateur, peintre et bédéiste valaisan. Agé de 44 ans, l'homme gagne sa vie comme illustrateur pour différents magazines romands et autres clients et également grâce à ses travaux personnels. Parmi ces derniers, des petits tableaux de nuit, pareils à des Vanitas, où évoluent des personnages et animaux issus d'une fantasmagorie colorée et sombre à la fois. Des créations troublantes, entre rêves et cauchemars, où perce en filigrane l'imaginaire enfantin, mais sans légèreté ni innocence.

Mélancolie inspiratrice
«Ces tableaux de nuit se composent de symboles issus de nos sociétés, de leur mise en scène mais aussi d'une part plus personnelle, de mon enfance. Non sans rappeler le livre d'images auquel, gamin, on s'accroche, avec la peur de s'endormir. De plonger dans la nuit», relève Ambroise Héritier qui privilégie les petits formats - une constante dans son travail -, les ambiances confinées, favorisant une relation d'intimité avec le spectateur. Atmosphère que l'on retrouve dans ses fusains, monotypes et gravures, dont la puissance esthétique n'est jamais ou presque dénuée d'une certaine mélancolie, d'une nostalgie inspiratrice, teintant l'ensemble de son travail. Des paysages brumeux de la plaine du Pô, des décors hivernaux épurés, solitaires, des bois denses mystérieux, inquiétants presque, des intérieurs sombres où filtrent quelques rais de lumière... Des tableaux à la Hopper d'une grande sensibilité et force subjective. Et des sujets qui reviennent de manière récurrente. La forêt où il aime, la nuit, se promener - «un espace d'ombres, de bruits, où peuvent s'exprimer tous les fantasmes, très créatif». La fenêtre. Avec une notion d'intériorité et d'extériorité. De double regard. De passages et d'invites à élargir l'horizon.

Entre chat et clown
Radical changement de décor avec les illustrations et bandes dessinées que réalise aussi Ambroise Héritier. Place à la couleur, le foisonnement de personnages, d'animaux, d'historiettes issues d'un imaginaire débridé. Touche-à-tout, Ambroise Héritier n'est pas prisonnier d'une étiquette. D'un style. Et si des histoires pour enfants - texte et dessin - étoffent encore sa pratique, s'il peut croquer en noir et blanc des centaines de petits personnages et de situations pour réaliser une vaste fresque de miniatures, il est aussi à l'aise avec un appareil de photo dans les mains. Des talents diversifiés conduisant cet amoureux de l'image à passer d'un univers à un autre. Porté par les émotions de la création. Et toujours animé d'un souci du détail et de la perfection. «Je peine à me lancer dans un dessin mais, dès que je débute, j'y entre totalement. Je travaille alors sans relâche», affirme le quadragénaire diplômé de l'Ecole des beaux-arts bruxelloise de Saint-Luc. Un cursus que cet homme a surtout apprécié pour les échanges avec les étudiants et professeurs. Car bien que solitaire, Ambroise Héritier, qualifiant sa démarche de quasi monastique, ressent aussi un besoin impératif de nouer des contacts et de tromper ses vagues à l'âme et la réalité de la vie en riant, en la singeant. Indépendant comme un chat, un rien sauvage, mais aussi très sociable. Avec une facette de clown, prêt à jouer le jeu, à faire la fête. Un artiste au caractère contrasté guère enclin toutefois aux concessions quand il s'agit de défendre ses idées rouges et vertes. Et se disant particulièrement irrité par les mentalités d'enfermement, d'exclusion comme celles, précise-t-il, de l'UDC.

Tous les trains...
«J'aime l'autre, la différence. Je suis très touché par la question des migrations. Et me désole de voir une Suisse qui se referme de plus en plus, des résultats de votations qui me laissent le plus souvent dans le camp des perdants. L'enfer c'est le repli, le manque de curiosité» lance Ambroise Héritier qui n'hésite pas à refuser des commandes émanant de personnes en porte à faux avec ses convictions. Et même à leur serrer la main. Et au diable le diplomatiquement correct...
Effrayé par le manque d'ouverture, l'artiste confie aussi sa peur de ne pas disposer de suffisamment de temps. Lui qui aimerait pouvoir sauter dans tous les trains, n'en rater aucun, tétanisé à l'idée, au final, de rester à quai pour avoir voulu tous les prendre. «Le bonheur serait d'avoir plusieurs vies», s'essaye-t-il, hésitant, à la définition de ce concept. «Mais c'est un mot fourre-tout. Je ne sais pas ce que c'est. L'existence participe de ces non-réponses», finit-il par déclarer, évacuant la question dans laquelle se sont un instant perdus, rêveurs, ses yeux bleus. A défaut, reste toute une gamme de choses qui font plaisir, comme les voyages et les relations humaines - propres à le ressourcer - et «la chose artistique», qui lui donne des ailes. Alors qu'au chapitre des paysages susceptibles de l'émouvoir, Ambroise Héritier évoque un phare perché sur une falaise. «Comme une fenêtre face à l'immensité, ouvrant tous les possibles.» De quoi étoffer encore sa riche palette d'histoires picturales...

Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 7/8 du 17 février 2016

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page