Le personnel de vente ne veut pas d'horaires prolongés
A l'occasion du débat sur la LOMag au Parlement Unia a présenté le résultat d'une enquête menée auprès des salariés de la vente

Adoptée au Conseil national ce lundi, la nouvelle Loi fédérale sur les heures d'ouverture des magasins (LOMag) donnera la possibilité aux commerces, si le Conseil des Etats lui emboîte le pas, d'ouvrir de 6h à 20h en semaine et de 6h à 18h, voire 19h, le samedi. Elle aurait pour effet d'étendre les horaires dans 14 des 26 cantons, touchant 60% des 320000 salariés de la branche.

«Les gros détaillants tentent de libéraliser les heures d'ouverture des commerces par une loi fédérale car depuis une dizaine d'années ils ont échoué dans leur volonté d'étendre les horaires dans les cantons. Dans plus de 80% des votations, le peuple leur a simplement dit non; ils cherchent dès lors à contourner cette démocratie encombrante», a expliqué Vania Alleva, la présidente d'Unia, au cours d'une conférence de presse du syndicat donnée le 25 février. «La Loi sur les heures d'ouverture des magasins (LOMag) n'est pas un projet d'harmonisation, mais de libéralisation. Il s'agit d'imposer aux cantons des horaires plus libéraux et de laisser le champ libre à d'autres extensions. La loi est ainsi formulée qu'elle permet à tout canton de pouvoir demander une nouvelle extension.»
Supposée répondre au problème du franc fort et du tourisme d'achat, la LOMag est pour le syndicat une fausse bonne idée. «Toutes les formes du tourisme d'achat ne sont pas liées aux heures d'ouverture, mais bien à notre devise surévaluée. Les cantons frontaliers ayant instauré des horaires plus larges n'ont pas résolu leur problème. Le seul effet économique prouvé est le renforcement de la concurrence exercée par les grandes surfaces au détriment des petits commerces, soit la lutte à la survie et aux parts de marché», souligne Vania Alleva.
«Pour autant, Unia a toujours été ouvert au dialogue.» Ainsi, dans les cantons de Genève et Neuchâtel ou dans les villes de Lausanne et Nyon, le syndicat a accepté des allongements d'horaires en échange d'une amélioration des conditions de travail et d'embauche. Lors de la consultation, Unia a proposé de lier la LOMag à une convention collective de travail (CCT) de force obligatoire. «Mais ni le Parlement, ni le conseiller fédéral Schneider-Ammann n'ont montré d'intérêt pour les salariés de la vente», regrette la présidente.

95% d'opposition
Unia est fondé dans son opposition par une enquête menée entre avril et décembre 2015. 2520 salariés de tout le pays ont répondu à un questionnaire. «La perspective de travailler plus tard en soirée est rejetée par 95,5% des sondés», indique Arnaud Bouverat, membre de la direction du secteur tertiaire d'Unia. «Certains nous rétorqueront que ce sondage n'est pas scientifique. Mais en 2013, une étude de GfK, un institut mandaté régulièrement par les patrons, avait montré une opposition de 85%. Aujourd'hui, la menace se faisant plus réelle, les réponses sont plus précises.» Les salariés des cantons connaissant déjà des extensions d'horaires ainsi que les employés au bénéfice d'une CCT ne sont pas plus enclins que les autres à accepter la LOMag. «Pour ces derniers cela s'explique en grande partie par le fait que les CCT en vigueur dans les régions ou dans les entreprises ne préservent pas, ou peu, les salariés contre les longues journées de travail.» Selon l'enquête d'Unia, près de la moitié des salariés endurent déjà des journées de plus de 10 heures. «Les lois cantonales ont joué le rôle de protection des salariés de la vente. En imposant une libéralisation, la LOMag provoquera une péjoration inacceptable des conditions de travail. Le personnel est conscient de ce danger. Cela explique l'opposition nette exprimée par notre sondage», estime Arnaud Bouverat.
A l'heure du bouclage de ce numéro, lundi après-midi, le Conseil national adoptait le projet de loi contesté. Le Conseil des Etats avait décidé en septembre dernier de ne pas entrer en matière. A voir s'il maintient sa position. « Si la loi venait à être accepte sous sa forme actuelle, Unia la combattra par tous les moyens nécessaires, y compris par un référendum», a assuré Vania Alleva.

Jérôme Béguin


«Que deviendront mes enfants?»
«L'extension des heures d'ouverture à Neuchâtel n'a pas été bénéfique», constate Nicole, employée dans un magasin d'alimentation du canton romand. «Ce n'est pas possible en arrivant à 20h à la maison de suivre les devoirs. Je n'ai pas la tête à ça et les enfants ne sont pas non plus réactifs à cette heure-là», témoigne cette maman qui élève seule ses deux enfants. «Mon fils cadet a été en échec scolaire l'année passée notamment parce que je n'ai plus trop le temps de suivre sa scolarité. Ce n'est pas à son frère de jouer mon rôle de mère. Alors comment vais-je faire en finissant à 20h15 et en arrivant à la maison autour des 21h? Que deviendront mes enfants pendant que je serai au travail? Ils seront livrés à eux-mêmes. Cela me semble juste impossible. Est-ce que nos élus pensent à ça?»

«Plus de vie privée»
«On est de 8h à 19h sur le lieu de travail et, quand on rentre le soir, on manque de temps pour voir sa famille, faire du sport, tout simplement se détendre», déplore Lucas, vendeur dans un magasin de prêt-à-porter neuchâtelois. «La LOMag est à mes yeux un projet catastrophique. J'ai déjà dû abandonner des hobbys et là je n'aurai plus de vie privée du tout», redoute le jeune homme. «J'aime beaucoup mon travail, mais je crains d'être obligé de le quitter.»



A Neuchâtel, «c'est la galère»

Depuis la rentrée 2015, un groupe de travail militant consacré à la LOMag se réunit régulièrement dans les locaux d'Unia Neuchâtel. Les Neuchâtelois sont bien au fait de la problématique puisque les heures d'ouverture dans le canton sont passées en 2014 de 18h30 à 19h en semaine et de 17h à 18h le samedi. Souhaitant échanger, ce comité avait invité les élus fédéraux neuchâtelois à une réunion, mais Philippe Bauer (PLR) et Raymond Clottu (UDC) n'ont pas daigné donner signe de vie. Une politique de la chaise vide regrettée par le secrétaire syndical David Taillard: «On aurait aimé demander à la droite: quelle est votre position face à la paupérisation de la branche?» Ce 23 février, seul le conseiller national Jacques-André Maire (PS) s'est libéré pour rencontrer une dizaine de vendeurs et de syndicalistes. «Je suis responsable d'un magasin dans un grand centre commercial», s'est présentée une jeune femme. «Aujourd'hui, entre 18h et 19h, j'ai eu zéro client. On m'avait promis 3% de chiffre d'affaires supplémentaire et donc plus de personnel, je suis à moins 8%. Du coup, je fais la fermeture toute seule et j'en ai marre.» Le groupe de travail d'Unia a lancé un sondage pour dénombrer le nombre de clients durant les ouvertures prolongées. Quoi qu'il en soit, pour le personnel c'est la soupe à la grimace. «C'est la galère à en pleurer pour trouver des solutions de garde», a lâché une jeune maman. «Ce sont des réalités que les élus de droite ne connaissent pas, ils vivent dans un autre monde», a conclu Jacques-André Maire, en remerciant les participants de lui avoir fourni des «arguments parlants».
JB

 

Edition n° 9 du 2 mars 2016

 
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