A quand la transparence dans les mines sud-africaines
Le secteur minier est le théâtre de violations des droits humains et environnementaux

L'impact social et environnemental de l'extraction minière en Afrique du Sud est désastreux. Et pour cause, les multinationales ne sont pas ou peu contraintes légalement à protéger les populations et leurs villages. Une initiative populaire exige de la part des sociétés suisses de prendre leurs responsabilités en la matière. Entretien avec Yvan Maillard, chargé de programmes chez Pain pour le Prochain.

Le sol sud-africain est une mine d'or. Et c'est rien de le dire. 80% des réserves mondiales de platine s'y trouvent et 60% des recettes à l'exportation du pays proviennent du secteur minier. En l'analysant, on se rend compte que ce n'est pas aussi reluisant qu'on pourrait le croire. Chaque année, des centaines de mineurs périssent dans les mines, endurent des conditions de travail effroyables et vivent dans des bidonvilles insalubres. Sans parler de l'impact sur l'environnement et les communautés voisines, irréversible. Jo Seoka, évêque sud-africain et président de la Bench Marks Foundation, était présent en Suisse romande pour une tournée de conférences afin de sensibiliser la population à la problématique. Yvan Maillard, chargé de programmes chez Pain pour le Prochain, apporte son analyse sur le sujet.

 

Questions/réponses

Quelle est la situation actuelle dans les mines en Afrique du Sud?
Yvan Maillard: La Bench Marks Foundation à laquelle appartient Jo Seoka a réalisé des analyses sur l'impact social et écologique de l'extraction minière après avoir suivi de grandes entreprises opérant dans ce milieu. Il en est ressorti qu'elles seraient responsables de pollution environnementale à large échelle. Cela a plusieurs conséquences. D'abord, l'empoisonnement du bétail qui paît dans les champs environnants mais aussi les restrictions d'accès à l'eau imposées dans les villages à cause de la pollution de l'eau par l'acide qui contamine les nappes phréatiques.

L'enjeu est-il seulement écologique?
Non, l'un des problèmes majeurs est l'accaparement des terres pour la production minière, et donc la difficulté pour les agriculteurs à produire des denrées alimentaires.
Il faut également évoquer le calvaire des mines abandonnées. La durée de vie d'une mine se situe entre 15 et 25 ans: une fois le minerai épuisé, la mine devrait être refermée et revégétalisée. Or ce n'est le cas que de quelques-unes, le reste, soit 6000 mines, sont laissées à l'abandon et continuent de dégager des substances toxiques.

Peut-on relever du positif dans cette industrie?
C'est un secteur qui crée de l'emploi, mais à double tranchant. Il recrute peu de locaux: ce sont souvent des migrants qui gagnent des salaires qui ne permettent pas de vivre dignement. Leurs conditions de vie sont précaires car ils sont installés dans des bidonvilles tout autour des mines. Les conditions de travail sont quant à elles extrêmement préoccupantes: la pollution de l'air et les émissions de poussières toxiques causent de l'asthme, des tuberculoses et des cancers des poumons chez les travailleurs, mais également des maladies pulmonaires chroniques chez les enfants qui vivent aux alentours des mines.

Quels sont les défis qui s'imposent au secteur?
Le défi est énorme car les lois régissant le secteur sont relativement bien faites, mais le gouvernement a une volonté très faible de les faire respecter.
Afin de rendre attentives les autorités et les populations, et afin d'engager le dialogue avec les entreprises, la Bench Marks Foundation forme des enquêteurs qui, au sein des villages, apprennent à documenter sur les problèmes liés à la santé et à la pollution.

Quelle est l'attitude des entreprises à cet égard?
Elle est double. D'un côté, les entreprises se montrent ouvertes et acceptent de discuter avec l'ONG. Mais concrètement, très peu de mesures sont prises pour protéger les riverains et les travailleurs. Pourtant le travail dans les mines est très dangereux: entre 1984 et 2005, plus de 11100 mineurs y ont laissé leur vie.

Que pourraient-elles faire?
Nous revendiquons la mise en place d'une diligence raisonnable. C'est un concept de gestion d'entreprise développé au niveau de l'Onu pour prévenir les violations des droits humains. Le processus se déroule en trois étapes: dans un premier temps il s'agit d'identifier les risques au niveau des droits humains, ensuite d'agir en fonction de ces risques, et enfin de rendre compte publiquement de ces analyses et de ces actions. A ce jour, une petite minorité d'entreprises applique ce principe, à l'image du suisse Holcim par exemple. Mais la grande majorité ne le fait pas.

Qu'est-ce qui les en empêche?
De nombreuses entreprises craignent pour leur réputation. Tant que les clients ou les gouvernements ne leur demandent pas de transparence et de respect des droits de l'homme, les multinationales ne se sentent aucunement contraintes.

Est-ce donc aux autorités politiques de le faire?
Il faudrait, effectivement, que les entreprises soient légalement contraintes à mettre ces mesures en place. Les autorités helvétiques reconnaissent qu'il y a un malaise en Suisse en accueillant des entreprises qui violent les droits humains dans le monde. Aujourd'hui, la Confédération encourage les multinationales à respecter les droits fondamentaux. Mais comme cet encouragement ne se base que sur des mesures fondées sur le bon vouloir des entreprises, les choses n'avancent pas de manière satisfaisante. Il faut que cela soit inscrit noir sur blanc dans le droit suisse.
D'où notre initiative «Pour des multinationales responsables», que l'on va déposer cette année, qui oblige les sociétés suisses à respecter les droits humains et les standards environnementaux partout dans le monde, qui impose le principe de diligence raisonnable. De plus, notre initiative met en œuvre le principe de responsabilité civile en permettant aux victimes de violations de déposer une requête de dédommagement auprès de la maison mère en Suisse.


Propos recueillis par Manon Todesco

 

Edition n° 11 du 16 mars 2016

 
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