Je discute avec les pierres
Agée de 84 ans Sylvie Bridel se rend chaque semaine de Lausanne à la carrière de Sint-Triphon au volant de sa voiture

Elle est l'élève la plus âgée, mais certainement pas la moins douée. Bien au contraire. Elle a d'ailleurs déjà exposé ses œuvres à trois reprises et confie, à son grand étonnement, en avoir vendu beaucoup. Elle, c'est Sylvie Bridel. Une alerte et sympathique retraitée de 84 ans qui suit hebdomadairement, depuis 2002, un cours de sculpture donné par la professeure et artiste Nathalie Delhaye dans son atelier installé au cœur de la carrière de Saint-Triphon. Un rendez-vous que la Vaudoise ne manquerait pour rien au monde. «J'y vais avec ma voiture - j'ai heureusement pu conserver mon bleu après un test d'aptitude de conduite réussi. C'est un moment d'échange très important pour moi» affirme Sylvie Bridel, passionnée par cet art auquel elle s'adonne depuis sa retraite. «La sculpture me donne de la vie, de l'énergie, de la joie, me fait réfléchir, me procure de la détente...» déclare, volubile, des étoiles dans les yeux, la senior qui aime «faire vivre la matière, communiquer à travers cette dernière» non sans préciser prendre aussi des risques.

A tire-d'aile
«Sculpter c'est aussi se compromettre, oser, entrer dans l'inconnu. Ce n'est pas toujours évident» poursuit Sylvie Bridel qui a néanmoins pris le parti de se lancer, commençant d'abord par apprivoiser la terre et le moulage, «plus facile», avant de tailler la pierre. Une pratique ne supportant pas d'erreur - «la matière enlevée, on ne peut revenir en arrière» - qui la retient régulièrement... dans sa cuisine, où elle a improvisé un coin atelier. «Voyez... Je me suis installée ici, juste en face du soleil. C'est un peu envahissant, je dois négocier avec la poussière, mais ça va», relève la retraitée tout en montrant, trônant sur sa table de travail installée devant une fenêtre, ses dernières créations, dont une série d'oiseaux stylisés. «J'observe d'ici les petits moineaux, émouvant. Les merles, tellement drôles. J'aime de plus en plus les oiseaux. Peut-être qu'il y a un rapport avec la perspective de la mort. L'envol de l'âme? Je ne sais pas...» Mais si Sylvie Bridel apprécie sculpter des passereaux, c'est avant tout la pierre qui lui dicte son inspiration. «Je discute avec elle. Je lui demande comment je peux la transformer. Regarde ses formes afin de préserver son mouvement. La pierre a son propre chemin. Elle communique» explique, riant d'elle-même, l'artiste tout en présentant d'autres de ses œuvres comme un chat - «je les adore aussi» - endormi, inoffensif, au milieu des volatiles ou le buste d'une vieille dame «qui surveille tout ce monde». «Quelle que soit l'œuvre, l'important, c'est la ligne, qui donne un élan à l'œuvre. Il faut apprendre à épurer, aller à l'essentiel.»

Comprendre les êtres
Venue tardivement à la sculpture, Sylvie Bridel explique cette situation par un passé tourmenté. Inscrite aux beaux-arts, l'adolescente d'alors, au terme d'une année de cours, change d'orientation pour se former comme assistante sociale. «Je voulais exercer une profession utile à l'humanité, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et de la lumière faite sur la Shoah. Nous avions accueilli une famille de Juifs chez nous. J'ai été largement sensibilisée aux horreurs faites à cette population», note la Vaudoise qui confie aussi avoir subi un choc émotionnel durant l'enfance. Et s'être dès lors tournée vers une profession pour tenter de comprendre les autres. Et elle aussi. Une voie que Sylvie Bridel a préféré suivre seule, sans mari, sans enfant. «Je n'ai aucun regret. Ce choix m'a permis d'avoir beaucoup plus de disponibilité pour autrui. Je n'avais alors pas de temps pour la sculpture, très prenante, exigeant un véritable engagement.» Qualifiant son caractère de pas très facile - «je n'aime pas qu'on me casse les pieds» - cette individualiste, un brin sauvage, n'en est pas moins très sociable et offre beaucoup de son temps à épauler des proches. «Je suis contente de mon parcours même si, bien sûr, des améliorations auraient pu être apportées. Mais j'ai aimé mon travail. J'ai beaucoup voyagé. Noué nombre d'amitiés», poursuit la retraitée toute de bordeaux vêtue, portant un sautoir de graines acheté en Tchécoslovaquie - «avant la chute du communisme» - et des boucles d'oreilles pendantes, elle qui dit aimer les belles choses, pas la mode... Et qui jouit d'une forme olympique.

L'enfer des robots
«Le secret de ma santé? Je me laisse porter par le plaisir de passer des bons moments», rigole-t-elle tout en confiant faire de la gymnastique une fois par semaine et pratiquer la méditation. Croyante à ses heures, du moins en une force supérieure, Européenne convaincue, Sylvie Bridel se montre aussi favorable à un accueil plus généreux des réfugiés, effarée par le drame syrien. Si elle ne s'interroge pas sur ce qu'il adviendra après la vie, elle se prononce toutefois en faveur de la possibilité de choisir l'heure de sa mort et, le cas échéant, de la préparer. Sa vision de l'enfer? «Il doit y faire très chaud», plaisante-t-elle, espiègle, avec cette fraîcheur attachante qui la caractérise, avant de répondre plus sérieusement. «Ce serait de perdre mon autonomie. De me faire servir par des robots. Même si les robots peuvent être étonnants, ça resterait des robots. Ce serait alors un monde déshumanisé. Ça ne vous fait pas peur?»

Sonya Mermoud

 

Edition n° 11 du 16 mars 2016

 
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