Fort comme un arbre malgré son déracinement
Educateur spécialisé et auteur Joël Konan travaille avec des jeunes en rupture scolaire

Un homme surprenant que Joël Konan. A bien des égards. A commencer par sa remarque, alors que nous nous rencontrons dans une cafétéria: «Je ne bois pas de café». «J'ai vécu plusieurs mois à côté d'une usine où les grains étaient décortiqués, cette odeur m'a écœuré à vie», explique l'Ivoirien, avec le sourire, alors que son oncle était planteur de cacao et... de café. «Même ma femme, buveuse de café, n'a toujours pas réussi à me convaincre.» Son épouse, suisse, il l'a rencontrée au Mali, lors d'un de ses nombreux voyages. «Dès que j'en ai eu les moyens, j'ai commencé à voyager en Afrique, puis en Europe, pour étudier, pour découvrir...», raconte celui qui fait preuve d'une insatiable curiosité et d'un sens de l'aventure certain.

Des études et des voyages
Joël Konan grandit dans le village de Blèdi au centre de la Côte d'Ivoire, dans une famille ouverte, accueillante et éduquée. Son père est pasteur, dévoué à ses enfants qu'il élèvera seul à la mort de son épouse. Joël n'a alors que 9 ans.
A l'adolescence, en marge de ses études, il se lance dans la vente de livres à Bouaké, la deuxième ville du pays après Abidjan. D'abord au bord de la route, puis dans un local. Très vite, il devient un libraire reconnu. Un emploi qui lui rapporte assez d'argent pour ses voyages et ses études.
«Quand je me suis marié, je me suis posé en Suisse. Et on a commencé à confronter nos valeurs et nos différences culturelles», relate l'éternel chercheur. Dans sa vie privée comme professionnelle, Joël Konan aime confronter la théorie à la pratique, privilégiant l'intuition, l'oralité et les détours dans les récits, des caractères propres à ses origines, tout en s'adaptant à l'écrit et au rationnel occidental.
Son travail d'éducateur spécialisé lui offre un terreau d'expériences sans fin. «J'ai travaillé dans un internat qui n'était pas du tout préparé à accueillir des mineurs non accompagnés. Cela a été mes premières expériences avec de jeunes migrants. Même si ma trajectoire de vie est très différente de la leur, nous avons comme point commun d'être parti de chez nous et d'être là», explique celui qui a une légitimité particulière à leurs yeux. «De par ma différence, notamment ma couleur de peau, c'est plus facile pour moi dans certaines situations. Je suis davantage reconnu dans ma défense de la Suisse par exemple.»

Du déracinement
Son expérience personnelle autant que ses études l'ont amené à développer des outils de prise en charge pour accompagner ceux qui ont vécu le déracinement. Une situation que Joël Konan développe dans la métaphore qu'il fait entre l'être humain et l'arbre. «Si l'on creuse pour extraire un arbre d'une forêt, on va blesser un peu les racines de cet arbre ainsi que celles de ses voisins. Lorsqu'on le replante ailleurs, avec son propre terreau (qui fait sa force), dans une terre inconnue, il doit aussi s'accommoder des autres racines et vice et versa. Parfois l'adaptation se passe bien, et de temps à autre on constate des anomalies, des incompatibilités... Dans tous les cas, cela change l'arbre et son environnement, ancien et nouveau», explique-t-il.
«La migration crée des déchirures chez celui qui quitte les siens, ceux qu'il laisse et ceux qui l'accueillent. Et ces derniers, dont les craintes sont légitimes, vont modifier à leur tour la personne migrante. Quand je vais chez moi, en Côte d'Ivoire, on me demande d'où je viens. Quand je suis ici, on voit que je viens d'ailleurs», ajoute Joël Konan qui a vécu plus de la moitié de sa vie en Suisse et reconnaît avoir perdu le langage et les codes de la Côte d'Ivoire, qui parallèlement évoluait aussi.
Reste qu'il considère l'intégration comme un mot bateau. «Si vous parlez à ma femme, elle va vous dire que je suis intégré, car elle connaît toute mon évolution. Mais si vous parlez à ma voisine, elle va certainement avoir un autre regard, voir les choses qui n'ont pas changé. Le mot intégration n'a de sens que dans le contexte où on l'exprime.»
Actuellement, l'éducateur travaille avec des enfants en rupture scolaire, dont la majorité est issue de la migration, dans le cadre du Service de l'enseignement spécialisé et de l'appui à la formation.
Dans son dernier essai, «Eprouvé, mais pas achevé. Quelle histoire! Quelle vie!», il relate son histoire personnelle, son exil, ses multiples identités, et donne la parole à de jeunes migrants, issus de l'asile ou de l'adoption. Face à la complexité des situations et aux réflexes de protection de ces jeunes parfois en rupture, il appelle les professionnels à chercher derrière les mots et à approfondir la relation, pour dépasser les préjugés, les discours habituels et sclérosants, avec bienveillance.

Aline Andrey

Joël Konan, «Eprouvé mais pas achevé. Quelle histoire! Quelle vie!» volume 1 - Editions Jets d'Encre, 2015.

Joël Konan, «Mineurs étrangers. Leur laborieuse intégration», Editions Bénévent, 2011 - ouvrage en réédition disponible été 2016 (Editions Publibook).

Projet de publication: «Eprouvé mais pas achevé: manuels de travail 1» destiné aux professionnels et aux écoles de formation.



Le témoignage radiophonique de Joël Konan sera diffusé en direct sur Radio Django (www.django.fm) et en public à Pôle Sud à Lausanne, mardi 12 avril, entre 18h et 19h (les podcasts seront disponibles dès le lendemain).

 

 

Edition n° 14 du 6 avril 2016

 
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