Pour la gauche et les syndicats Pro service public rate sa cible
Au contraire du but recherché l'initiative soumise en votation le 5 juin pourrait nuire aux services publics

En empêchant la Confédération de tirer profit des anciennes régies publiques, l'initiative Pro service public vise à stopper la dégradation des prestations fournies par La Poste, les CFF et Swisscom. La gauche et les syndicats appellent pourtant à rejeter ce projet émanant de magazines de consommateurs.

Soumise en votation le 5 juin prochain, l'initiative Pro service public a le don de faire l'unanimité... contre elle. Déposée par quatre magazines de consommateurs, dont Bon à Savoir pour la Suisse romande, cette initiative, qui vise à stopper la dégradation des prestations fournies par les anciennes régies publiques (Poste, CFF, Swisscom), devrait pourtant trouver grâce aux yeux des défenseurs du service public. Comme le relèvent les initiants, le nombre des Offices de poste a été réduit de 37% en dix ans et les boîtes aux lettres de 30%, le facteur ne monte plus dans les étages, on voyage parfois debout dans les trains et les bancs des gares sont en voie de disparition. Ce qui n'empêche pas les CFF et La Poste d'augmenter constamment leurs tarifs. Quant aux baisses de prix consenties par Swisscom, elles sont encore largement inférieures à celles dont bénéficient les pays voisins. Oui, mais voilà, le texte proposé fait tiquer la gauche et les syndicats. «Dans le domaine des prestations de base, la Confédération ne vise pas de but lucratif, ne procède à aucun subventionnement croisé au profit d'autres secteurs de l'administration et ne poursuit pas d'objectif fiscal», stipule l'initiative. En l'absence de bénéfices et de subventionnements croisés, la gauche et les syndicats craignent un affaiblissement, voire un démantèlement, des services. «L'initiative manque complètement le but. En effet, tout service public ne reflète rien d'autre qu'un subventionnement croisé», relève une résolution de Syndicom, le syndicat implanté tout à la fois à La Poste et chez Swisscom. «La notion implique notamment le fait que les offres rentables des centres urbains financent les offres non rentables des régions périphériques.» Le texte de l'initiative n'interdirait pas les subventionnements croisés, mais les limiterait au sein d'une même entreprise, contestent les initiants. Selon eux, les investissements et le développement des sociétés ne seraient pas non plus bridés. Reste que la Confédération serait privée de plusieurs centaines de millions de francs par année. En 2015, la caisse fédérale a ainsi perçu 581 millions de Swisscom et 200 millions de La Poste. Perdre cette manne ne serait sans doute pas sans conséquence pour les services publics à l'heure où la majorité de droite réclame déjà des coupes et alors que l'on s'attend à de nouvelles baisses des recettes fiscales dues à la réforme de l'imposition des entreprises.

«Une limitation des services publics qui n'a pas de sens»
«Limiter les salaires des dirigeants, qui atteignent des montants scandaleux, comme le propose l'initiative, cela est positif. Mais empêcher de faire des bénéfices ne va pas automatiquement améliorer le service; je ne crois pas que les bureaux de poste cesseraient de fermer. C'est une limitation des services publics qui n'a pas de sens», estime Graziano Pestoni, ancien responsable tessinois du SSP, aujourd'hui secrétaire de l'Association pour la défense du service public. «L'initiative part d'une bonne intention, mais, telle qu'elle est rédigée, elle pose des problèmes, c'est regrettable.»
Auteur de l'ouvrage «Privatisations. Le monopole du marché et ses conséquences»*, le socialiste milite pour la renationalisation des anciennes régies publiques. «La faute historique des syndicats a été de ne pas s'opposer à la privatisation de La Poste et des télécommunications», considère Graziano Pestoni. «Maintenant, il faut thématiser le fait que les privatisations sont une erreur et qu'elles posent problème aux usagers. Si les politiques sont pour les privatisations, les gens sont contre, on a gagné presque tous les référendums, comme récemment dans le Jura où une majorité des citoyens a refusé l'autonomisation de l'Office des véhicules. Une initiative est certes plus difficile à gagner qu'un référendum, mais c'est le chemin que les syndicats doivent suivre. Si les postiers se mobilisent en disant "ça ne va plus, nos conditions de travail et le service que nous délivrons sont déplorables", ça devrait convaincre et entraîner l'Union syndicale suisse et le Parti socialiste à bouger dans cette direction.»

Jérôme Béguin

* Editions d'En Bas, 2015


Syndicom ne lâchera pas Swisscom

En décembre dernier, dans un rapport sur la politique économique de la Suisse, l'OCDE recommandait à la Confédération de céder sa participation majoritaire dans Swisscom afin d'améliorer la productivité de l'entreprise et de renforcer la concurrence au sein du secteur des télécommunications. Le Secrétariat d'Etat à l'économie doit examiner la proposition, mais le conseiller aux Etats Ruedi Noser (PLR/ZH) et la conseillère nationale Natalie Rickli (UDC/ZH) ont d'ores et déjà déposé une motion identique dans leur Chambre respective qui demande que la Confédération, qui détient actuellement 51% des actions, ne soit plus actionnaire majoritaire. «La privatisation de Swisscom signifierait que ses futurs bénéfices seraient distribués à des investisseurs privés au détriment des investissements», prévient dans une résolution la Conférence d'entreprise Swisscom Group de Syndicom, le syndicat des médias et de la communication. De 1998, année de l'entrée en Bourse de l'opérateur, à nos jours, la caisse fédérale a perçu près de 10 milliards de francs de recettes. De plus, cette participation majoritaire permet des investissements à long terme et le maintien d'un contrat de service public minimal. Le cas échéant, Syndicom se dit déjà prêt à lancer un référendum.
JB

 

 

Edition n° 15 du 13 avril 2016

 
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