Je trouve mes racines dans le lien
Professeur de langues peintre et auteur de nouvelles Adriana Ioset joue sur le registre d'une joyeuse polyvalence

Rien de linéaire ni de figé sur le parcours d'Adriana Ioset. Que ce soit au niveau professionnel, artistique ou géographique. Mais cette fille d'immigrants tchèques, née à Buenos Aires, élève d'une école anglaise, mariée à un Suisse et résidant aujourd'hui à Fleurier, dans le canton de Neuchâtel, était peut-être prédestinée aux changements. Elle a su en tout cas s'adapter aux différentes situations et rencontres de son existence et tirer, de son identité plurielle, une humanité fondamentale. «Plus que dans un lieu ou une culture, je trouve mes racines dans le lien» affirme Adriana Ioset soulignant son amour des contacts. Une raison qui explique peut-être pourquoi cette joyeuse et fraîche sexagénaire, très sociable, n'a pas consacré tout son temps à la peinture. «C'est une activité très solitaire et j'ai besoin d'échanges, d'interactions», précise l'ancienne assistante de direction polyglotte et aujourd'hui professeur de langues à temps partiel qui s'interroge toujours de savoir si elle est une artiste. «Je me pose la question. Je connais parfois en peignant des moments de grâce et me sens alors à l'unisson avec la vie, avec la conviction de me trouver au bon endroit, au bon moment, en agissant en conformité avec ma voie, mais ce n'est pas toujours ainsi.» Reste que ce mode d'expression l'a toujours escortée.

Comme des nuages
A 18 ans, alors qu'elle travaille déjà comme assistante de direction, Adriana Ioset suit des cours du soir d'architecture à l'Université de Buenos Aires, mais finit par abandonner cette formation. «C'était trop technique: je voulais surtout dessiner.» La jeune femme décide par la suite de prendre une année sabbatique pour s'initier, dans un atelier, à la peinture et continue à affiner régulièrement ses connaissances. Plutôt tourmentées, ses premières toiles trahissent peut-être, en filigrane, les terribles années de dictature plombant l'Argentine. De cette période, elle hérite en tout cas de la peur avec laquelle elle a dû apprendre à vivre. «Quand un flic me demande mes papiers, mes mains tremblent. Dans mon pays, on torturait d'abord, on enquêtait ensuite. Et j'ai été régulièrement contrôlée...» raconte la peintre qui a immigré en Suisse en 1987, suivant son mari, un Jurassien de Saignelégier, rencontré deux ans plutôt dans la capitale argentine. «Je n'ai pas eu de coup de foudre. C'est venu bien plus tard. Mais, partageant son envie de voyager, j'ai quitté mon job pour visiter à ses côtés des pays d'Amérique latine. On se chamaillait tout le temps», sourit la sexagénaire, 30 ans de mariage, au souvenir de ce périple d'un an et demi, en auto-stop et en camping-car, avant sa venue dans nos frontières où elle continue à peindre.
Avec le temps, les œuvres d'Adriana Ioset, colorées et lumineuses, perdent de leur dramaturgie et deviennent de plus en plus abstraites. «Je les réalise de façon spontanée, débutant par des taches de couleur. Des formes ou des images, issues de mon subconscient, s'imposent ensuite et je les développe. Comme quand on découvre les dessins que forment les nuages.»

Un peu caméléon...
Sa passion pour l'art conduit la peintre à ouvrir, avec son mari, une galerie à Fleurier. Durant dix ans, jusqu'en 2012, le couple - parents de grandes filles - gère cet espace en marge de ses activités professionnelles avant de le transformer en loft où il s'est depuis installé. Dans l'intervalle, les Ioset ont d'abord vécu à Genève, puis à Buttes, aussi dans le Val-de-Travers. Sacré contraste... «C'était assez rude de débarquer dans une si petite localité. Mais je suis un peu caméléon, je me suis habituée», note l'immigrée qui, après une période passée à la maison à s'occuper de ses enfants, cherche du travail. En 1995, elle décroche un job d'assistante de direction d'un médecin suédois avec lequel elle collabore de nombreuses années, avant un ralentissement des affaires... Elle occupera par la suite plusieurs places dans différentes entreprises, victime à chaque fois de licenciements collectifs. «J'en ai vécu quatre. J'ai presque cru que je portais la poisse», soupire cette femme syndiquée chez Unia qui, de nature très optimiste, ne baisse pas les bras pour autant. Et décide de poursuivre en 2014 sa carrière en donnant des cours de langues à des élèves privés et des migrantes. «De très chouettes expériences...», commente la polyglotte, irritée par l'égoïsme de nos sociétés face au drame de l'exil.

Le cœur à gauche
Le bref tableau consacré à Adriana Ioset ne serait toutefois pas complet sans évoquer son récent recours à la plume. La peintre vient en effet de publier un recueil de nouvelles, «Cœurs grands et cabossés», avec, pour fil rouge, la relation amoureuse. «J'ai toujours voulu aussi écrire», relève cette grande lectrice qui envisage aujourd'hui de raconter l'histoire de sa mère. Nouvel engagement créatif mais aussi politique, l'artiste briguant un poste sur la liste du POP du Val-de-Travers. «J'ai longtemps hésité par loyauté pour mes parents qui, d'origine modeste, se sont saignés pour m'offrir une école pour nantis, me sortir de cette condition. J'avais le sentiment de les trahir», confie Adriana Ioset qui a finalement franchi le pas et su tirer parti de cette situation. «Je peux fréquenter n'importe qui. Les importants ne m'impressionnent pas» note encore la candidate politique désireuse de contribuer à un monde meilleur... Une démarche probablement aussi propre à satisfaire le côté saint-bernard d'Adriana Ioset qui associe cette attitude, souffle-t-elle, à une peur de ne pas être aimée...


Sonya Mermoud

Davantage d'informations: www.bleudechine.ch

«Cœurs grands et cabossés», éd. Persée, 60 p., disponible en librairie au prix de 17,80 francs.

 

 

Edition n° 15 du 13 avril 2016

 
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