A la mémoire de la grande famille Tamoil
La galerie du Crochetan à Monthey accueille l'exposition Les coeurs noircis

Yannick Barillon, journaliste reporter d'images, et Michel Zobrist, photographe, rendent hommage aux employés de la raffinerie de Tamoil, licenciés le 13 janvier 2015, par le biais d'une exposition de photos, d'un film documentaire et d'un livre. Intitulé «Les cœurs noircis», ce travail a valeur de mémoire et témoigne des derniers instants d'une usine à laquelle étaient très attachés nombre de travailleurs. Arrêt sur images.

Ils étaient opérateur extérieur, opérateur conversion, opérateur tableaux, agent de sécurité, pompiste, magasinier outilleur, instrumentiste soupapes... La plupart d'entre eux comptaient en moyenne une vingtaine d'années de service. Le 13 janvier 2015 ils ont appris, comme tous leurs collègues de la raffinerie, qu'ils étaient licenciés - au total, 233 travailleurs resteront sur le carreau. Ces ouvriers ont accepté de témoigner de leur parcours. De partager leurs dernières semaines à leur poste avec la journaliste reporter d'images Yannick Barillon et le photographe Michel Zobrist. De les guider dans leur univers complexe et d'ouvrir leur cœur, dépassant le choc, la colère et la tristesse d'être remerciés. Ces hommes et ces femmes sont les protagonistes de l'exposition de photographies «Les cœurs noircis», enrichie d'un film et d'un livre. Un titre exprimant leur chagrin et le deuil difficile d'un emploi mais aussi leur grande générosité...

Plus qu'une usine, une famille
«Mon intérêt pour ce sujet? J'ai grandi dans le Chablais. Les cheminées fumantes de l'usine ont toujours fait partie du paysage de mon enfance. Lors des mobilisations médiatisées qui ont précédé la suspension des activités du site, il m'a semblé important d'effectuer ce travail de mémoire ouvrière», explique Yannick Barillon, employée à temps partiel par la télévision régionale Canal 9, et initiatrice de la démarche artistique globale. «J'ai aussi été frappée par la relation particulière qu'entretenaient les ouvriers avec la raffinerie. Le mot famille revenait régulièrement sur leurs lèvres. Ils parlaient de la perte de leur emploi comme d'un être cher» poursuit la journaliste. De son côté, Michel Zobrist, présent lui aussi lors des rassemblements du personnel, a également été touché par le formidable engagement des travailleurs et soutien de leurs proches. Le duo approche alors la direction de la raffinerie pour lui présenter son projet. Sans succès. Avec l'aide du syndicaliste d'Unia Blaise Carron, très impliqué dans ce dossier, il finira toutefois par obtenir le droit de pénétrer au sein de ce microcosme mystérieux et côtoyer ses habitués.

Des images empreintes de dignité
«La sélection des travailleurs a été faite par le responsable des ressources humaines. Nous lui avons toutefois demandé de choisir des représentants de différents métiers.» Il a fallu ensuite convaincre les personnes retenues - certaines encore trop ébranlées par la nouvelle ont décliné l'invite -, s'adapter à leurs horaires, organiser des prises de vue de jour comme de nuit, dans un milieu souvent toxique, mener les interviews dans les sous-sols de l'entreprise... «Les cœurs noircis» est le fruit de ces rencontres inédites, un travail artistique qui lève le voile sur des métiers hors du commun. Plus d'une trentaine de portraits noir-blanc de travailleurs composent l'exposition. Des images fortes. Empreintes d'émotion et de dignité. Rendant hommage à ces ouvriers en proie au doute quant à leur avenir, saisis dans leur extraordinaire environnement, peu de temps avant leur départ... «Le noir-blanc a été privilégié pour sa force de témoignage. Son aspect intemporel. Mais aussi pour illustrer la tristesse liée au contexte social particulièrement difficile prévalant alors et pour souligner la noirceur d'un lieu inhabituel et parfois hostile.»

Merci!
Le film et le livre s'inscrivent dans un prolongement de la démarche. Le premier permet d'associer la voix et le geste à la mémoire ouvrière, le second rassemble les photos exposées mais aussi une série d'images en couleur, jouant sur les registres du passé et du présent, interrogeant sur l'avenir de la raffinerie plongée aujourd'hui dans «un coma artificiel», sans que l'on sache si elle reprendra un jour du service. L'ouvrage est encore enrichi de textes sur les raffineurs, de leurs paroles, de poèmes de la journaliste et des explications sur «l'immersion» des auteurs dans l'usine. «Un univers fascinant, très complexe. Selon nos interlocuteurs, il faut compter au moins dix ans pour en maîtriser tous les arcanes.» Vidés mais enrichis par ce travail, Yannick Barillon et Michel Zobrist concluent en insistant encore sur «la force de cette famille Tamoil, les remarquables liens qui l'unissent». Ils relèvent aussi combien les ouvriers se sont investis et ont donné de leur personne pour que le projet puisse aboutir. «On a travaillé plus d'un an ensemble. Ils nous ont intégrés à leur cercle. Enveloppés. Dans un moment pourtant particulièrement dramatique. Nous les remercions.»

$sonya Mermoud

* Galerie du Crochetan, rue du Théâtre 9, Monthey.
Une soirée-débat avec la projection du film aura lieu jeudi 19 mai, à 19h, foyer du Théâtre du Crochetan.
Le livre «Les cœurs noircis», éditions Monographic, 132 p., est disponible en librairie, au prix de 20 francs.

 

 

Edition n° 16 du 20 avril 2016

 
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